COMMENT SOIGNER L'ENNUI

"COMMENT SOIGNER L'ENNUI" / Rita Mortara Ed.Piccoli Milan (contes et légendes), 19

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Que direz-vous si l'on vous offrait, dorés et fumants, des poulets rôtis et des porcelets de lait, des montagnes de fruits et des gâteaux de qualité, étranges et variés? Nous sommes tous gourmands, non? Sauf la princesse Chi-Fu qui, en face des banquets les plus délicieux, servis dans un décors de rêve... bâillait!

Il est vrai, me direz-vous, que l'empire de Chine peut ne pas être suffisant à rendre heureux, et que, pour s'amuser, tout le monde ne se contente pas d'un défilé de plats savoureux et parfumés.

Mais pour Ch-Fu, c'était différent!

Par exemple son visage était doux, blanc comme une fleur de magnolia, brillant et transparent comme une porcelaine précieuse. Ses yeux étaient en amende comme ceux de tout chinois qui se respecte et sa frange noire entourait le tout avec grâce.

En regardant dans la glace un visage aussi parfait, tout le monde aurait été heureux, mais Chi-Fu...bâillait!

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Et pourtant, combien de couturiers l'entouraient pour orner sa beauté de somptueux habits!

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Ses soies capitonnées, brodées et rebrodées, légères comme des voiles ou chaudes comme des nids d'oiseaux, s'entassaient dans des armoires de laque. Elle avait autant de robes que de jours dans l'année ; elles étaient aussi changeantes que les quatre saisons et que les soirs de fêtes. Les couturiers les plus renommés combinaient les couleurs les plus délicates, déployaient dans les broderies d'or et d'argent, toute leur fantaisie, arrangeaint à la perfection les plis et les bords des kimonos, mais la belle Chi-Fu... bâillait!

Les serviteurs s'inclinaient au moindre signe et couraient exécuter ses ordres : - Certainement Altesse! Tout de suite Altesse!

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Les mandarins et les ministres proposaient toujours de nouvelles fêtes et de nouveaux spectacles : - Nous aurions pensé Altesse... Mais Chi-Fu ne voulait que très rarement commander des banquets ou des bals, tout l'ennuyait! Elle ne s'amusait même pas lors des promenades dans les jardins, et pourtant ils étaient très beaux!

Les arbres s'inclinaient sur les allées et le sable blanc crissait sous les babouches de la belle "mécontente". Les ruisseaux couraient en bruissant et s'élargissaient pour se reposer dans les anses des petits lacs ; les ponts de bois s'arquaient sur l'eau limpide qui reflètait la gracieuse figure de Chi-Fu, triste et même un peu boudeuse.

Les ministres et les mandarins étaient préoccupés! Que devaient-ils faire pour une princesse qui s'ennuyait sans cesse?

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Il y avait des salles pleines de poupées, de marionnettes et de jeux étranges. Les mandarins s'amusaient follement! Leurs moustaches en porte-manteaux et leurs longues nattes tremblaient de rire! Mais jamais Chi-Fu n'avait ri! Les mandarins vénérés se réunissaient et secouaient la tête en parlant dans les couloirs du palais, parmi les kiosques et les pagodes des jardins.

Ils finissaient toujours par envoyer des courriers dans les pays les plus lointains, pour chercher quelque chose de nouveau, quelque chose d'étrange.

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Mais aucune chose nouvelle ou étrange n'avait encore déridé Chi-Fu. Les mandarins agitaient de plus en plus leurs éventails de soie et de papier de riz, balançaient leurs moustaches et leurs nattes et ne savaient plus que faire! Chi-Fu avait bâillé même quand la grande volière aux barreaux dorés était parvenue au palais, venant de la Perse ; et pourtant personne n'avait jamais vu une telle volière! L'octogone de fils dorés, brillants sous la lumière, sous son toît à pagode, avait été placé dans le jardin, entre deux petits lacs, et tout le monde était accouru pour le voir. Des petites perruches et de gracieux perroquets aux plumes vertes, bleues, jaunes et rouges, se balançaient sur de minuscules balançoires, se recroquevillaient sur des perchoirs d'agent, et tous ensemble, ils barbottaient, criaient, insultaient ou répondaient aux curieux. Naturellement ils parlaient en persan et il était difficile de les comprendre, mais même les mandarins les plus vieux étaient venus les voir et, (au diable la dignité!) riaient et applaudissaient. Mais Chi-Fu? Elle avait continué, tranquillement, à s'habiller, ou plutôt à se laisser habiller, comme une poupée.

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- Il est arrivé une cage d'oiseaux?

- Certainement, Altesse, une cage d'or avec des oiseaux de toutes les couleurs.

Les servantes étaient excitées, mais à quoi pensait la princesse? Finalement elle descendit tranquillement dans les jardins, son regard effleura les plumes multicolores des minuscles perroquets, passa sur l'eau tremblante des lacs et sur les saules pleureurs des rives, rejoignit la haute muraille de pierres. Les mandarins ne riaient plus : qu'allait dire la princesse ennuyée en voyant les couleurs et en entendant le babillage des perroquets?

Avec un léger bâillement, Chi-Fu dit :

- Comme ces oiseaux persants crient forts! Les mandarins, confus, firent porter la cage plus loin, afin qu'elle ne dérange pas la princesse dans sa promenade.

Et le jour de l'aquarium en verre?

La grande vasque carrée était arrivée des mers du Japon, remplie d'eau limpide et de petits poissons rouges, noirs et dorés, aux nageoires frangées comme des plumes d'autruche. Les poissons, silencieux, se croisaient dans l'eau faisant mille danses, confondant les reflets de leurs splendides couleurs.

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Les mandarins regardaient, en extase, dans l'attente d'un sourire de Chi-Fu qui, cette fois, ne pouvait pas manquer. La princesse appuya ses deux mains, blanches comme des pétales de fleurs, sur le bord de la vasque, se pencha un peu... et dit : - Ils bougent sans arrêt, ils font mal aux yeux!

Tout le monde fut stupéfait et l'aquarium fut porté dans une salle lointaine, afin que les jeux multicolores des poissons rouges et or, ne fatiguent pas les yeux de la Princesse.

Les braves mandarins étaient, cependant, d'humeur confiante et, de nouveau, ils se firent des illusions à la fête du dragon d'or, avec ses banderoles multicolores qui pendaient des fenêtres, et le soir... Le soir on alluma des lampions par milliers. Ils avaient la forme de poissons de lune, de dragons et de perles, d'oranges et de fleurs ; et tous les papiers plissés des lampions tremblèrent et s'illuminèrent. La foule se pressait dans les rues pour regarder, nez en l'air, et nos mandarins s'amusaient follement.

La litière de la princesse sortit de la Muraille de pierre (peut-être est-ce son ombre qui rendit Chi-Fu si triste et ennuyée?). Les lampions lumineux se balançaient au vent, les mandarins épiaient le visage de la belle ennuyée... Au bercement de la litière, après un long bâillement, Chi-Fu s'endormit.

Au moment où tout le monde avait perdu tout espoir, advint quelque chose de nouveau. Un pauvre pasteur, habillé de peaux de bêtes, se présenta devant les gardes qui, brillant et terribles dans leurs armures, étaient de garde devant la muraille grise ; il avait un paquet dans les bras et demanda à voir la princesse.

Les gardes ouvrirent de grands yeux et appelèrent leur chef.

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La nouvelle se répandit dans les salles et ls couloirs, arrivant dans la chambre où l'on préparait le kimono de Chi-Fu qui devait aller diner. Une jeune servante courut à la porte et voulut voir ce qu'il y avait dans le paquet. - C'est pour la princesse, elle seule l'ouvrira.

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La petite curieuse introduisit le pauvre pasteur au château. Chi-Fu fronça les sourcils à la vue de l'étrange visiteur qui en lui faisait même pas la révérence, elle bâilla et demanda :

- Qu'y a-t-il?

- C'est le remède contre l'enni, Altesse.

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Les servantes se penchèrent avec curiosité. Oh! Oh...

Un bébé d'un mois agitait ses petits bras hors du paquet! - Voici, maintenant il veut manger : il faut mettre du lait dans un biberon.

Chi-Fu leva un doigt et une servante courut aux cuisines. Le pasteur secoua la tête : - De cette façon le remède ne vaut rien! La princesse doit tout faire par elle-même. Le bébé hurlait de plus en plus fort. Chi-Fu était stupéfaite et les servantes restaient immobiles.

Finalement la princesse se dirigea vers les cuisines. Quel remue-ménage dans le palais! Finis les banquets et les fêtes, les réceptios et les promenades! Chi-Fu avait mis, sur ses splendides robes brodées, un tablier blanc et, le matin, elle préparait le petit bain.

Les servantes étaient stupéfaites et la regardaient travailler en souriant de bonheur. Le petit barbottait dans l'eau et mouillait le nez de la pirncesse qui riait en préparant les serviettes et le talc. Le soir, à côté du baldaquin royal, il y avait un petit berceau. Chi-Fu était tellement fatiguée, qu'elle s'endormait avant d'avoir eu la force d'enlever, de la bouche du bébé, le doigt qu'il était en train de sucer. La belle Chi-Fu n'avait plus le temps de bâiller : le bain, la promenade, six biberons de lait, changer le bébé, lui refaire son berceau, le tenir dans ses bras quand il pleurait... La journée filait comme un éclair...

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Voulez-vous savoir jusqu'à quel point les médicaments contre l'ennui avait agi? La volière d'or avait repris sa place sur le rond-point, entre les deux lacs. Chi-Fu riait, applaudissait et essayait de comprendre le caquetage, naturellement en persan, des oiseaux bariolés et bavards.

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L'aquarium avait été replacé au milieu du hall... Le bébé frappait le verre de ses mains grassouillettes, suivant les yeux grands ouverts, l'or et la pourpre des poissons qui dessinaient dans l'eau limpide leurs danses japonaises. Chi-Fu se baissait sur le bord de la vasque, près du petit, et s'amusait follement.

Et la fête du dragon d'or? La princesse et le bébé sortirent ensemble dans la litière (le bébé était habillé chaudement car la soirée était fraîche). Que de cris de joie et d'émerveillement devant le jaillissement des lumières de tous les lampions qui, en forme de lune et d'étoile, de pagode et de triangle, tremblaient au bot de leur fil.

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Même l'ombre de la grande muraille n'attristait plus la princesse. Même, à dire vrai, son bébé dans ses bras, elle grimpait le long des escaliers qui s'enfonçaient pari les masses de pierre, et allait se pencher au sommet du mur.

La grande plaine s'étendait sous le soleil ; l'eau du fleuve bleu scintillait en mille méandres, et les voiles des jonques se gonflaient à la brise.

Dans les grandes rizières, les paysans se baissaient sous leurs chapeaux de paille, et travaillaient avec acharnement.

Chi-Fu regardait et elle était la première à s'émerveiller en pensant à l'ennui qu'elle avait éprouvé au milieu de tant de merveilles.

Les mandarins et les docteurs se réjouissaient de la guérison de la princesse et pensaient que, maintenant, il était temps de renvoyer l'enfant, avec un beau cadeau, au pasteur (mais n'éatit-il pas un génie déguisé?).

Au bout de quelque temps le pasteur, sans avoir été appelé, se présenta aux gardes qui, cette fois, n'hésitèrent pas à le laisser entrer.

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Chi-Fu se promenait le long du lac d'argent pour endormir le petit. Lorsq'on vint l'appeler elle dit...

- Chut!... Ne le réveillez pas..

Mais le pauvre pasteur, dans la salle des audiences, demandait son bébé aux mandarins et ne voulait pas partir.

- Le médicament contre l'ennui a fait son effet : la princesse est guérie et l'enfant est à moi!

Les mandarins secouaient leurs têtes vénérées ; il n'y avait rien à dire, les raisons étaient incontestables.

Finalement, quand Chi-Fu eut mis le petit dans son berceau, et qu'elle eut fermé les rideaux pour qu'il puisse dormir tranquille, la princesse se rendit rapidement dans la salle des audiences, elle gravit les marches du trône ciselé et se laissa tomber sur les coussins de soie, prête à écouter.

Seul, le plus vieux des mandarins osa prendre la parole :

- Altesse, le pasteur vient rechercher son enfant.

Savez-vous ce que dit Chi-Fu, tandis que toute la Cour la regardait avec attention?

- Certainement, c'est le sien, mais mainteant je l'aime moi aussi.

Dans un murmure de soulagement, le pasteur fut nommé jardinier du palais et l'enfant continua à grandir dans les jardins impériaux.

Cependant Chi-Fu ne pouvait plus lui consacrer tout son temps : elle s'était rendue compte du nombre de pauvres petits chinois et avit commencé à s'occuper d'eux.