Auteur : Pascal Vatinel

C'est avec plaisir que nous suivons l'oeuvre de Pascal Vatinel, avec qui nous avons déjà échangé. 2020 c'est l'année du virus, du confinement... et le livre en est d'autant plus indispensable. Mais comment vit-on cette période lorsque l'on est auteur?

 

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Retrouvez l'actualité de Pascal Vatinel sur son blog (cliquez ici)

 

Les échanges avec chine-des-enfants :

à propos de "Akiko la jeune fille à l'éventail" éd. Actes sud et un entretien sur sa passion pour la Chine

 

- Tout d’abord, comment allez-vous en cette période difficile ?

Il s’agit en effet d’une période difficile, pour plein de gens. Les malades et les familles touchées par les décès, mais aussi ceux, déjà en souffrance sociale, qui ont vu d’un coup leur situation empirer et leur avenir s’obscurcir à très court terme.

Mes propres difficultés sont, de ce fait, plus supportables. Elles ont simplement été amplifiées par un souci de santé apparu au début de l’hiver 2019 et dont je continue de supporter les séquelles. Cela fait de moi une personne à risque élevé en cas de contamination. Le sachant, il est difficile de me « décontracter » pleinement en cette période de déconfinement. Comme tout un chacun, je suis impatient de bouger, revoir pour de vrai ceux que j’aime, boire un café à une terrasse, me promener dans les rues de Paris, préparer une nouvelle grande randonnée… Pourtant, plus que beaucoup de monde, je dois rester quasi-confiné tant que mes soucis de santé ne seront pas résolus et que le virus sévira. Il est difficile d’imaginer ce que sera le prochain protocole sanitaire pour une population composée de cas très différents les uns des autres.

 

- Vous nous avez fait voyager à travers le monde avec vos romans : votre monde a t-il changé avec l’épidémie ? Comment avez-vous vécu ce confinement ?

Je ne sais si le monde, mien compris, a réellement changé. En revanche, ma relation à celui-ci semble opérer une intéressante mutation. Mon récent périple en Tasmanie m’a donné envie de partager sur un plan plus… personnel. Découvertes, émotions, images, anecdotes, états d’âme, que je me suis résolu à dévoiler sur mon site, un peu à la façon d’un blog. L’actualité australienne, avec ses terribles incendies, m’a même conduit à une publication quotidienne de bulletins d’information ou de billets d’humeur. Puis est venu le temps de la crise sanitaire mondiale, qui m’a incité à poursuivre sur cette voie, tout le temps du confinement. Cela était très nouveau pour moi, qui ai toujours veillé à rester à l’ombre de mes ouvrages et de mes personnages. Mais la crise semble avoir ravivé mes désirs humanistes, et, hélas, avoir aussi attisé mes colères contre d’insupportables dérives. Autant de sentiments exprimés librement, à travers de courts articles.

Sur le fond, j’avançais que « L’enfermement auquel nous sommes contraints n’a de valeur ou de sens que pour le retour qu’il nous permet d’opérer sur nous-mêmes. Un temps de réflexion et de méditation d’une immense valeur au regard de nos actes à venir. Un encouragement à passer du mode Moi d’abord à celui du Après vous ».

En plus de mes propres impressions (je m’agaçais, par exemple, que d’un côté l’on diabolise à nouveau la Chine, et que de l’autre, on pardonne tout à une Amérique dont le président semble sorti d’une mauvaise bande dessinée), j’ai commencé à relayer les idées qui me semblaient positives et utiles pour ceux qui, eux aussi, vivaient ce processus de réflexion : des communiqués d’organisations environnementalistes traitant de notre rapport à la nature ; ceux à propos de l’épidémie, issus de sources scientifiques moins ambiguës que notre Haute autorité de santé ; des messages pleins de bon sens et d’humanité que lançaient quelques figures publiques (je pense en particulier à la diatribe remarquable de Vincent Lindon) ; des initiatives originales…

En résumé, j’ai vécu ce confinement avec un besoin décuplé de communiquer autour d’un meilleur projet de vie universel, une attention plus aiguë que jamais à l’actualité, à la politique, aux autres ; l’espoir qu’une intelligence collective pourrait naître de ce drame et, probablement, la crainte de voir le « monde d’avant » recouvrer ses droits… et ses travers.

 

- Ce confinement a t-il eu un impact sur votre travail ?

Ô combien ! À l’instar de la grande majorité des écrivains, j’ai vu mes revenus artistiques tomber à zéro, sans aucun espoir de compensation d’une façon ou d’une autre. S’est ajoutée à la question des revenus celle du déficit de notoriété. L’industrie du livre et notre société sont ainsi faites que, dans un marché très concurrentiel, pour assurer la visibilité d’un auteur et (surtout, mais l’un va rarement sans l’autre) de ses ouvrages, il faut l’appui des medias, des libraires, des bibliothèques, des blogs, des salons avec dédicaces et tables rondes, etc. Hors investissements marketing de l’éditeur, ce qui est souvent le cas, il ne reste que le « bouche à oreilles » pour permettre à un ouvrage d’être diffusé, lu, acheté, commenté. Et ledit bouche à oreilles n’est justement possible que grâce aux medias, salons, libraires...

Je me sens d’autant plus concerné que mon dernier roman, Le chant des galahs, est sorti en librairie pile au début de la pandémie (2 janvier), quelques semaines avant la fermeture des librairies, salons, médiathèques, et alors que la presse se penchait sur une actualité d’une tout autre nature ! Ce livre est donc mort-né avant d’avoir eu la moindre chance de rencontrer son public. En sortie de crise, une autre actualité frappera aux portes  des professionnels ; personne ne reviendra sur un bouquin « vieux » de plusieurs mois et dont personne n’a entendu parler. Plus d’une année de travail, de recherches, d’investissements (en particulier sur place, en Australie) à fonds perdus. Ce sont les aléas d’un métier dont je peux dire, après tout de même la parution d’une vingtaine de titres, qu’il faut aussi apprendre à les assumer.

 

- Vos projets ont-ils changé ?

Oui, je le crois. Depuis plusieurs années, je partage mon temps entre l’écriture, les conférences sur la Chine, les voyages, les randonnées (et énormément de lectures documentaires). Au stade actuel, envisager de nouveaux voyages me paraît difficile. J’ai cette habitude de les préparer avec la même minutie et longueur de temps que pour documenter un nouvel ouvrage. Or, les longs périples sont trop sujets à caution, et pas seulement dans un futur proche. Une résultante, a priori anecdotique, de la pandémie, m’a d’ailleurs amené à reconsidérer mes prochains déplacements. Mon retour en catastrophe sur Paris en mars dernier, depuis Melbourne, via Singapour et Munich, a nécessité plus de quarante heures de trajet ! Un bilan humainement, mais surtout écologiquement difficile à accepter. Je pense de ce fait limiter désormais mes voyages le plus possible à l’Europe, et en particulier la France (où il me reste tant de magnifiques écosystèmes à découvrir), en privilégiant le train, la marche et peut-être même le vélo.

Et l’œuvre littéraire… Il m’a fallu batailler pendant des années pour défendre devant mes divers interlocuteurs l’idée qu’être écrivain est un métier à part entière et devrait s’exercer selon des règles plus transparentes et surtout plus équitables. Comme je ne peux me passer de l’acte d’écrire, cela a aussi été un sujet essentiel de réflexion pendant mon temps de confinement.

Je me rappelle l’un de nos échanges, il y a quelques années. Vous m’aviez demandé pourquoi je ne réalisais pas de documentaires, justifiant cette question par le fait que mon travail ayant trait à mes voyages et à des faits réels de société, la matière était toute trouvée. Je n’y avais jamais songé auparavant. Mais cette idée ne m’a pas quitté depuis. C’est ainsi que, à la suite de mon séjour en Australie, fin 2017 et début 2018, j’ai commencé par produire un roman (Le chant des galahs), et ai enchaîné avec un Carnet de voyage dans lequel je livrais mes impressions sur cette grande île-continent, plusieurs anecdotes et observations, et illustrais le tout de dessins et de photos sous forme de portraits. La réalisation « 100% maison » du document (pas encore tout à fait un documentaire) était loin d’être parfaite (j’ai beaucoup à apprendre dans ce domaine). Mais j’ai eu la surprise de voir, en quelques semaines seulement, tripler le nombre de visites sur mon site !

Cela m’a convaincu de l’intérêt porté aux expériences de voyage, ainsi que pour le libre partage (l’accès des carnets sur mon site est gratuit). Sur le moment, j’ai imaginé reprendre la longue histoire de mes pérégrinations en Chine et en Asie, pour les traiter selon le même principe. Mais j’étais déjà pris par une autre actualité, toujours australienne : la préparation de mon séjour in the wild en Tasmanie, fin 2019 et jusqu’en mars 2020. Depuis mon retour, le 16 mars, j’ai consacré mes deux mois pleins en confinement à produire trois nouveaux Carnets de voyage, tous dédiés à ce séjour, tous librement partagés sur mon site. Je ne sais pas où cela me mènera. Qu’importe. J’ai pu vérifier que cet exercice de composition, bien que différent de l’écriture d’un roman, a su me procurer autant de plaisir !

 

- Quels sont les points positifs que vous gardez de cette période ?

Nous avons certainement tous connu, un jour ou l’autre dans notre vie, une épreuve si difficile qu’elle a d’un coup modifié notre regard sur le monde. Un accident, une maladie… une de ces circonstances où toute notre fragilité s’est révélée à nous et nous a rendus plus humbles. J’ai observé, pour mon propre cas, mais aussi à travers de multiples témoignages, que cesmoments conduisaient presque chaque fois à emplir nos cœurs de davantage d’amour, de compassion et de sagesse ; à faire que les plus petits bonheurs retrouvaient leur importance, et que notre désir d’humanisme s’en trouvait galvanisé. Avec cette crise, tandis qu’elles goûtaient le bonheur de réentendre le chant des oiseaux et de mieux respirer, des milliers de personnes ont ressenti cette ode à la vie. Cela s’est exprimé selon différentes aspirations, toutes inscrites dans le même schéma humaniste : envie d’aider les personnes en difficulté, reconnaissance envers les soignants et ceux qui se sont exposés au service de la communauté, attention accrue portée à notre façon de consommer, agir plus et mieux pour la protection du vivant… Et aussi des prises de conscience, politiques et sociales, nouvelles ou pas, ont été réactivées. Une somme d’espoirs fonctionnant en synergie, car se nourrissant les uns les autres : voilà ce que je vois comme point le plus positif de la période en cours.

« Ce qui me surprend le plus, chez l’homme occidental, c’est qu’il perd la santé pour gagner de l’argent, et il perd ensuite son argent pour récupérer la santé. À force de penser au futur, il ne vit pas au présent, et il ne vit donc ni le présent ni le futur. Il vit comme s’il ne devait jamais mourir, et il meurt comme s’il n’avait jamais vécu. »

Nous sommes probablement nombreux à acquiescer à cette pensée du Dalaï Lama (quoi que sa vision pourrait aussi s’étendre, désormais, à l’homme oriental). Alors, nous devrions être nombreux à agir pour que cela change.

Je ne sais ce qu’il adviendra de nos espoirs. Mais je sais que nous ne pourrons nous contenter de recenser les terribles erreurs commises pendant la crise, même si cela reste indispensable pour espérer ne pas les reconduire en cas de récidive. Ce serait tellement insuffisant ! Si tout redevient comme avant, une explosion sociale se produira. Rien n’a été résolu en termes d’égalités, au contraire. Les plus démunis sont aussi les plus touchés par ce nouveau drame, faute de moyens pour se nourrir, se protéger, préserver leur emploi, éviter l’échec scolaire à leurs enfants. Et notre planète, combien de temps résistera-t-elle encore à ceux qui profitent d’elles sans vergogne ?

À quel moment Noé a-t-il construit son arche ? Avant le déluge !

La crainte collective, liée à la pandémie, a donné naissance à une espérance collective. J’ai très envie de connaître la suite et, cette fois, je reste optimiste.

Autant si nous ne changeons rien, devons-nous nous attendre à un brutal et douloureux éclatement social, s’étendant sans doute très vite à l’échelle internationale. En revanche, si un changement s’opère, ce qui reste fort possible, celui-ci s’opérera en douceur, plus en profondeur qu’en surface, et son impact sera ainsi bien plus puissant.

Un ensemble de mutations invisibles, mais installées dans la permanence. « La vision confucianiste  d’un humanisme en action, combinée à l’idée taoïste de transformations invisibles, au sein d’un univers ancré dans le non-agir ». Tout un programme !