JIMMY LIAO : REVEUR EVEILLE

Jimmy Liao nous offre une oeuvre singulière, universelle. C'est un grand auteur populaire en Asie pourtant, ses livres ne trouvent pas facilement leur chemin jusqu'au lecteur en France et peu sont traduits. Jimmy Liao ne fait pas des albums pour les enfants mais pour tous. Il n'écrit pas des histoires mais son histoire.

Il existe différents types d'albums mais ceux de Jimmy Liao n'entrent pas dans les genres usuels auxquels nous sommes habitués.

- l'album éducatif

L'histoire aborde des problématiques universelles dans les albums pour enfant. Réaliste, fantaisiste, elle se découpe selon une narration propre à notre culture judéo-chrétienne : le texte explicite l'image et l'histoire se développe tout en gardant le jeune lecteur dans un cocon protecteur symbolisé par des vignettes, cadres, couleurs délimittant l'action. Elle se termine par une chute où le jeune lecteur retrouvera son univers apaisé, où son problème sera résolu, répondant à une problématique de la vie quotidienne.

L'album est une prescripton pour répondre à une question du quotidien de l'enfant. Sa peur, son problème ou sa question sera résolu à la fin de l'histoire. "Max et les maximonstres" de Maurice Sendak est un bon exemple.

- l'album divertissant

Lorsqu'il ne répond pas à une problématique, il nous diverti avec un unvers fantaisiste comme celui de Claude Ponti. De nombreux auteurs évoquent aussi leurs souvenirs d'enfance comme Kim Jae-hong (les enfants de la rivière éd. Picquier) dont l'illustration très réaliste nous propose un jeu d'enfant. Tadayoshi Kajino (Un ticket pour Shitamachi Ed. Lirabelle) quant à lui nous montre ses souvenirs des commerces de la gare de Tokyo de manière très détaillée, documentée.

- Livres d'artistes

Des artistes travaillent sur le graphisme comme Hervé Tullet, sur différents supports, entre jeu et éducation. Bruno Munari, Katsumi Komagata quant à eux offrent une autre perspective en 3D : l'enfant entre dans l'album devenu objet.

Parce que nous sommes habitués à cette fonction de l'album, le lecteur adulte est destabilisé par une histoire sans texte, un album sans histoire, sans chute ne répondant pas à une prolématique du quotidien. Mais le lecteur s'approprie le livre car il peut y créer sa propre histoire : son imagination comblera le manque de texte, achèvera l'histoire avec l'option qu'il préfèrera, quitte à manipuler, lire le livre ou l'objet dans le sens qui lui conviendra. L'album aux yeux du lecteur adulte est un livre pour jeune enfant.

Jimmy Liao : un rêve éveillé

"Je n’ai jamais créé un thème par défaut avant d’écrire ; juste réfléchi à l’histoire et à l’image qui me touchent, me plaisent avant de travailler tout de suite, sans hésiter. Mais le plus souvent je ne sais pas ce que je veux dire dans mon livre en le commençant. J’ai eu une grave maladie ; depuis j’ai peur de la douleur, du noir et de la mort. Ce qui explique aussi que l’on retrouve de la tristesse et de la solitude dans mes livres. C’est peut-être ces thèmes universels dont vous parlez" (interview Jmmy Liao)

Les albums de Jimmy Liao se confrontent à cette impossibilité de répondre dans l'instant avec des mots à une problématique du quotidien.

Comme un rêve éveillé, Jimmy Liao matérialise ses émotions, souvent débordantes où les codes habituels sont cassés : les décors sortent du cadre, les perspectives trop fuyantes, les repères visuels faussés par des trompe l'oeil, des personnages récurrents qui ne sont pas à l'échelle.

Jimmy Liao n'essaye pas d'apprivoiser ses peurs en les confrontant à la vie réelle, mais va les chercher dans ses rêves, matérialisées par le noir, pour tenter de les faire partir, les évacuer.

Le noir, le monde du rêve

Cette couleur est la matière de ses peurs, l'enveloppe de ses rêves.

Le noir dans toutes ses déclinaisons : la nuit, les ombres, le mauvais temps.

Nombre de ses protagonistes évoluent dans la nuit ; même lorsque le jour est représenté, d'autres couleurs vivent contrastent avec le ciel ou des éléments laissent à penser que le mauvais temps ou la tombée de la nuit sont proches. Certaines histoires commencent par cette descritpion, avant le titre du livre, comme un avertissement de l'arrivée de la nuit, de l'orage, comme pour nous préparer à entrer dans son rêve.

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Avant le début de l'histoire, la mise en condition : le noir, le mauvais temps annoncent le rêve, tout comme les nuages qui obscurcissent le ciel bleu

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Les couleurs vives des ballons et de la tente du cirque ne masquent pas le ciel changeant, avec le vol de l'hirondelle

La forêt, le labyrinthe des songes et des peurs

Cette forêt, aux arbres espacés dans son enfance, grandit avec les peurs, les angoisses qui se cumulent. Elle prend de l'ampleur au point d'écraser ou de s'inviter dans la mason, symbole de la vie, bien cadrée par des murs. En grandissant, les chemins, escaliers qui le dirigent entre les arbres disparaissent. Plusieurs chemins s'offrent à lui.

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Enfant, le rêve, la forêt des songes est encore éclaircie et bien balisée mais elle devient impénétrable, envahissante sans repère

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La forêt s'invite dans la réalité : le rêve prend de plus en plus de place

L'escalier : le chemin

Avec les premières incursions dans le rêve, un unique chemin guide l'enfant à travers la forêt (le rêve) ; d'un simple passage piéton, il deviendra un escalier mécanique, mais, avec l'âge, les chemins se multiplient et finiront par disparaitre. La forêt est devenue trop dense, on s'y perd, il n'y a plus d'issue, plus de retour

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Confronté à la réalité, à l'extérieur symbolisé par le soleil, les chemins sont nombreux et tous difficiles

Le lapin, le guide

Un doudou tout rapiécé : il a du consoler, protéger l'enfant. Mais lorsqu'il l'emmène dans les rêves, hors de la maison, dans la forêt, le lapin reprend vie, grossit, tout comme le chien du premier album. Les songes, les peurs (la forêt) écrasent la vie (la maison) mais le lapin-guide fini par se fondre dans le décors, dans le feuiilage.

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Le lapin tout rapiécé a du rassurer l'enfant la nuit mais les peurs, les angoisses se font plus intenses et le lapin enmène l'enfant dans la forêt. Il grandit avec les rêves.

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Le lapin est devenu trop gros dans la ville qui représente la vie : y a t-il un avenir? L'enfant pourra t-il grandir lui aussi? 

La maison, la vie

Vide, seul le doudou-lapin occupe l'espace mais la fenêtre laisse percevoir une issue : le monde des rêves. Cette maison est triste, vide, sans vie car l'enfant ne se projette pas dans le futur mais elle verra ses murs, ses limites s'estomper : si une fenêtre, une porte permet d'en sortir pour rejoindre la forêt des songes, c'est elle qui va entrer dans la maison, réceptacle de toutes les émotions qui vont s'y matérialiser.

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Une vie d'adulte idéale? Les enfants semblent joyeux à courir avec leur ballon... Pourtant la forêt est oppressante, le ciel sombre et le gros lapin jamais très loin...

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Le héros peine à trouver le sommeil : le lapin, énorme, attend, dehors qu'il vienne le rejoindre... Casser un mur pour casser l'isolement, aller vers l'autre mais dans la vie réelle

Le protagoniste : Jimmy Liao

Le héros est bien seul, fragile, angoissé : serait-ce Jimmy Liao lui-même?

Avec la forêt des songes, son tout premier livre, Jimmy Liao nous en donne la clef. L'enfant a peur de son avenir, du monde qui s'ouvre devant lui qu'il devine par la fenêtre : bien sombre, torturé.

Son doudou, un lapin rapiécé qu a vécu tant d'aventures avec lui s'est réfugié dans le rêve, le futur, l'inconnu à l'extérieur. Il le pousse, l'appel à venir le rejoindre. Il n'explore pas, il suit un chemin défini, cherche le calme, l'apaisement, à se libérer de ses peurs. Mais la limite entre ses deux échapatoires est mince : le rêve et la réalité se mêlent. Sa vie s'amenuise, le doudou rapiécé laisse place à un lapin bien trop gros dans sa vie sans avenir. Il veut s'enfuir dans ses rêves.

Devenu jeune adulte "si proche, si loin", il peine à trouver le bon chemin, une perspective à son avenir : même lorsque le soleil brille, des échelles menant vers l'inconnu l'encerclent et le mauvais temps n'est jamais loin ; la vie est mince tant la forêt des songes, des doutes, prend de plus en plus de place. Le lapin observe, attendant que le sommeil arrive.

Devenir adulte fait encore plus peur : avec "les ailes" il devient mari, parent, avec un bon travail, mais cette fois, la vie, symbolisée par la maison, la ville, la lumière, prend une énorme place. La maison est écrasée par la forêt des songes, devenue dense, et le lapin se fond dans cette forêt. Cette fois, la seule issue possible semble être la mort. Mais cette mort ne serait-elle pas le néant, l'oublie?

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Lorque la pièce de la maison laisse place au trompe l'oeil... Le ballon noir, la mort qui emporte l'être aimé

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le doudou énorme transformé en forêt de feuilles boit dans la piscine tous les bons souvenirs d'enfance... L'enfant au tambour refuse de grandir, face à la piscine vide, fissurée, où tous les bons souvenirs se sont évaporés.

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L'enfant est face à la réalité : la pièce de la maison est devenue sombre. Il tente de retrouver ses rêves, mais le doudou-rêve-forêt s'en va, sans lui

Le cadre et le hors cadre

Avec "All of my world is you", Les angoisses, les peurs et les douleurs de Jimmy Liao se matérialisent, elles prennent de la place, sortant du cadre, de la vignette : les décors dépassent des murs, le plafond disparait, les perpectives sans fin. Pièce après pièce, couloirs ou escaliers sans fins, le héros tente d'évacuer ses peurs, de les fuir. On peut y deviner un clin d'oeil à Maurice Sendak, et l'histoire commune à tous les jeunes lecteurs : "Max et les maximonstres"

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Le personnage de M. Sendak, Max, part affronter des monstres dans ses rêves ; cette histoire a du interpeller Jimmy Liao qui aime beaucoup cet auteur et lui fait référence en glissant dans sa maison un des monstres chassé par Max

Cette maison qui représente la vie voit défiler toutes les émotions qui cherchent une sortie dans ces pièces où les trompe l'oeil faussent les perspectives, où la forêt, le mauvais temps s'invitent dans la maison.

Avec "si proche, si loin", il faudra symboliquement marquer le rapprochement des deux protagonistes : même si le ciel est bleu, le rêve et la réalité se mêlent et les deux êtres cassent un mur pour se retrouver et, visiblement, sortir de la maison.

"Nuit étoilée" : rêve et réalité se fondent : le perosnnage se dédouble et les songes ne sont plus évacués mais apprivoisés

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La forêt hostile, dense

Dans cet album, l'auteur rencontre un autre personnage ou plutôt son double. Il y a le Jimmy Liao qui reste dans la forêt des songes, avec ses peurs, maladroit, chétif ; il y a l'autre Jimmy Liao, qui va apprendre à maitriser la magie : ses émotions. Petit à petit celui-ci s'émancipe. Alors que le premier "est pareil à une plante qui pousserait dans un labyrinthe, se moquant bien de savoir où se trouve la sortie", l'autre est "comme dans une cage rêvant de s'envoler dans le vaste ciel". Il décide de quitter la ville, où il étouffe, enveloppée par la nuit et cerné par la forêt.

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le mauvais temps laisse entrevoir un arc-en-ciel et un ciel moins menaçant. La forêt apprivoisée trouve ses limites et le gros lapin disparait dans le ciel

Il va se rendre à la campagne, décide non pas d'évacuer ses songes mais d'aller là où ses souvenirs l'attendent. Cette fois, il s'aventure dans une forêt bienveillante où les étoiles brillent dans la nuit avant de laisser place à un grand soleil. "Cette fois le petit chien ne s'est pas transformé en un chien géant". La dernière image nous montre tous les souvenirs pleins d'émotions apprivoisés, enfermés dans un tableau, placé dans un musée, et dans lequel on peut venir se replonger, sans peur d'y rester prisonnier.

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On se replonge dans ses souvenirs, sans risquer de s'y perdre... Le chien, cette fois, ne grandit pas et une grande route bien droite traverse une forêt bienveillante et ensoleillée

La mort, le deuil, la maladie, la peur, l'angoisse, sont des thématiques traitées de manière imagée ou drôle dans les albums. Souvent par le biais d'histoire car il faut impérativement donner une réponse, une explication à l'enfant. Jimmy Liao les exprime en les matérialisant, ce qui peut destabiliser un lecteur adulte. 

 

BIBLIOGRAPHIE 

Jimmy Liao est populaire en Asie mais peu de livres sont traduits en français. Voici les livres traités dans cet article :

"LES AILES" Ed. Nayard, 2003

"LA FORET DES SONGES" Ed. Bayard, 2008

"NUIT ETOILEE" ED. HongFei Cultures, 2020

"SI PROCHE, SI LOIN" Ed. Seuil, 2001

"ALL OF MY WORLD IS YOU" (texte en chinois), 2017