Comment êtes-vous venue au livre ?

 
Quand j’avais 12 ans, je disais à mes parents, un jour, je serai écrivain! Aujourd’hui je suis écrivaine, car le féminisme est passé par là!
Outre la lecture et l’écriture, j’ai une passion pour la nature. J’ai d’abord étudié l’éthologie, la science qui s’intéresse au comportement animal, puis j’ai travaillé dans divers projets de conservation d'espèces menacées, en France, en Guinée et au Costa Rica notamment. Puis je suis entrée en écriture par la voie du journalisme. J’ai été engagée comme rédactrice dans la revue naturaliste suisse La Salamandre. Quelques années plus tard j’ai eu envie d’écrire des livres, aussi bien pour les enfants que pour les plus grands. 

 

 

Pourquoi un documentaire sur des Yokai ?

 

 
Car je ne suis pas passionnée que par les animaux et les plantes! J’ai la chance de pouvoir proposer des sujets de livres très variés à mon éditrice chez Actes sud junior. Je suis très intéressée par la culture japonaise et suis une lectrice avide de mangas. J’ai découvert les yôkai dans les mangas de Shigeru Mizuki, Nôn Nôn Ba notamment, que je conseille à tous ceux que ce sujet intrigue. 
Et je ne suis rendu compte qu’outre ces mangas, il n’existait pas de livre jeunesse sur ces ancêtres des Pokémon. J’avais aussi envie de lier documentaire et fiction. 

 

 

Quel est votre « monstre » préféré ou celui qui vous a le plus surprise ?

 

 
Ils sont nombreux à m’avoir impressionnée! Mais je crois que Futakuchi Onna est un bon exemple. Ce sont ces femmes, ces belles-mères, qui deviennent des monstres car elles ont maltraité leurs beaux-enfants. Souvent en les privant de nourriture. Une bouche horrible s’ouvre à l’arrière de leur tête, cachée par les cheveux. Cette bouche est insatiable et réclame tout le temps à manger. En plus, elle est malpolie !

 

 

Comment avez-vous travaillé et fait votre choix de yokai ?

 

 
J’ai lu des ouvrages universitaires publiés par des chercheurs anglo-saxons, mais aussi des recueils de contes et de légendes comme ceux de Lafcadio Hearn, qui sont les plus connus sur ces sujets. 

De nombreux sites internet (en anglais) recensent aussi des centaines de yokai et les histoires qu’on raconte à leurs sujets. J’ai choisi les plus emblématiques comme le kappa et le tanuki mais aussi des monstres moins connus. Le but était de faire rêver avec des créatures bien différentes de celles que nous avons imaginées en Occident. Les yôkai peuvent être très effrayants et cruels, alors j’ai fait attention à ne pas provoquer de cauchemars chez les petits lecteurs! Mais je n’ai pas non plus trop édulcorés les choses car les enfants aiment aussi jouer à se faire peur!

 

  • Etait-ce une demande éditoriale ou une proposition ?

 

C’était une proposition. Ce sujet me titillait depuis un moment et j’en ai discuté avec Sandrine Thommen, l'illustratrice lors d’un salon du livre. Nous avions déjà fait un livre ensemble Les oiseaux globe-trotters, sur la migration des oiseaux. Elle est aussi passionnée d’Asie et sa patte convient parfaitement au sujet. 

 

  • Ce documentaire s’adresse à tous âges : aviez-vous cet objectif au départ ?

 

C’est toujours un peu mon objectif ;-). J’aime quand les adultes me disent que eux aussi ont dévoré le livre et appris des choses. Evidemment, je pense d’abord aux enfants et à leur sensibilité quand j’écris. Je pense à ce qui m’intéressait et me faisait rire quand j’étais petite. Mais je leur parle comme à des adultes, en définitive. Je crois qu’on peut expliquer tous les sujets aux enfants avec le vocabulaire et les images appropriées. 

 

  • Avez-vous voyagé au Japon ? Qu’est-ce qui vous attire dans la culture japonaise ?

 
Pas encore, c’est un rêve! J’ai pour habitude de réaliser mes rêves alors cela devrait arriver dans les années qui viennent! Ce qui m’attire dans la culture japonaise, c’est le sensible. Car je suis moi-même très sensible. J’aime l’attention portée au goût subtil de la nourriture, à la beauté de la nature et à ses mystères, dont les yokai sont un exemple. J’écris aussi des haïkus et j’aime par-dessus tout cette poésie de l’instant, de l’éphémère, qui est si proche de la réalité de la vie. 
Pour autant, je n’ai pas de vision angélique de la société japonaise, qui est machiste et impose des rythmes scolaires démentiels aux enfants. Certains yôkai sont même nés de cette pression scolaire! 
Je crois que comme toute culture, elle est faite de contrastes, de contradictions, de magnificence et de laideur. Et elle m’attire, j’ai toujours envie de la connaître mieux, à défaut de toujours la comprendre.
 
 
  • Comment s’est faite la collaboration avec l’illustratrice ?

 
J’en ai un peu parlé plus haut au sujet de la naissance de l’idée. Sandrine était partante pour illustrer le livre. Nous avons pu voir ensemble une exposition sur Kuniyoshi au Grand Palais qui nous a beaucoup inspirée car elle était pleine de yôkai de toutes sortes. 

Nous avons donc fait nos recherches chacune de notre côté. Quand la liste des yôkai a été prête, je lui ai envoyée. Puis quand le texte a été rédigé, je lui ai donné le bébé. Elle a travaillé d’arrache-pied sur ce projet et le résultat est absolument magnifique. Chaque image a été peinte à la gouache, cela représente un travail phénoménal.

 

  • Vos documentaires se lisent comme des histoires, n’êtes-vous pas tentée par des fictions pour enfant ?

 
Bien sûr! C’est une question que je me pose souvent. Je fais déjà de la fiction en BD : Les enquêtes de Musa et Rico, aux éditions Pour Penser avec Emilie Vanvolsem aux pinceaux. Nous parlons des préjugés contre les animaux mal aimés sous formes d’histoires policières. 

Mon coeur balance entre documentaire et fiction. Je suis scientifique de formation et mon travail a toujours une touche de militantisme, je ne pourrais pas écrire une fiction qui soit seulement distrayante. Il faut que ce quelle raconte secoue les croyances habituelles, fasse réfléchir, fasse découvrir aussi. C’est tout à fait possible dans la fiction bien sûr! Je crois qu’elle fait partie de mon avenir littéraire mais j’avoue qu’elle me fait un peu peur. Et si je n’étais pas capable d’écrire un roman, un vrai? Nous avons tous nos insécurités!  

 

  • Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

 
En janvier 2018, j’ai la chance de partir pour une résidence d’artistes d’un mois au Groenland! Cette expérience va me permettre d’écrire une BD documentaire jeunesse sur ce pays, l’Arctique en général, la nature et la culture. Elle paraîtra chez Actes sud junior, qui soutient constamment mes nouvelles idées, j’en suis même parfois étonnée! La BD documentaire pour adulte prend de plus en plus de place. Je pense au travail de Guy Delisle, de Julie Blanchin Fujita ou de Florent Chavouet. Ces deux derniers auteurs ont écrit des BD réjouissantes sur le Japon. Je crois que la BD jeunesse a  aussi un avenir dans le domaine documentaire, même si elle est quasiment inexistante pour le moment. J’aime essuyer les plâtres, alors je me lance! 

Je travaille aussi sur le tome 2 de Les enquêtes de Musa et Rico. Nos enquêteurs essaieront de comprendre pourquoi les abeilles disparaissent. Tout un programme...