chine-des-enfants L'Asie dans les livres pour enfant et la BD

ALBUM CHINOIS EN FRANCE

« L’ album pour enfant et les auteurs chinois en France »

1 / RECEPTION DES ALBUMS CHINOIS EN FRANCE

Introduction

L’album chinois occupe en France une place singulière, bien distincte de celle du roman ou de la bande dessinée.
Si l’histoire de l’édition jeunesse chinoise est relativement récente, la compréhension des enjeux liés à sa réception sur le marché français suppose de prendre en compte quelques particularités.

Jusqu’au début de ce siècle, la Chine a été écrite et illustrée surtout par des auteurs occidentaux connaissant peu ou pas du tout ce pays. Les auteurs chinois installés en France ont, quant à eux, d’abord répondu à une demande locale. Les auteurs publiés en Chine se heurtent à une réception souvent hésitante ; leurs illustrations, leurs techniques et leurs modes de narration étant mal compris par les lecteurs français. A cela s’ajoute une reflexion actuelle des auteurs chinois sur l’identité chinoise dans l’illustration.

Pour le lecteur français, jusqu’à ces dernières années, l’album d’un auteur chinois est associé à une représentation de la Chine figée dans le passé et sans perspective de projection dans la société actuelle.

1 L’édition chinoise en France

Jusqu’au milieu des années 1980, de nombreux livres chinois étaient diffusés en France par les éditions en langues étrangères(1).
Les lecteurs y découvrent une spécificité chinoise : les illustrateurs sont avant tout considérés comme des artistes, travaillant souvent de manière collective. La propagande politique introduit par ailleurs une certaine forme de « modernité » sociale, en valorisant l’égalité entre filles et garçons ainsi que la diversité des groupes ethniques et paysages à travers des images représentant les différentes régions de la Chine.

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Une jeune fille arrêtant une vieille grand-mère (Hai Hua) ; le ping-pong "ethnique" (sports en Chine)


Les codes culturels qui président à la lecture des images diffèrent profondément de ceux du lectorat français, sans toutefois faire obstacle à la compréhension de l’histoire : chaque élément du dessin revêt une portée symbolique, et la mise au premier plan de certains motifs produit une impression d’absence de relief. Les personnages, détournés par la propagande, peuvent être interprétés au premier degré, sans fonction politique.

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un nuage au-dessus de l'enfant pour symboliser le ciel (l'air au travail) ; un soleil sexué (Bonhomme soleil)

Mais ces albums n’ont pas les codes éducatifs, de narration et qualité d’édition recherchés par les precripteurs adultes français. Denis Lavaud (2) témoigne en tant que diffuseur à Paris :

Vous n'avez pas eu de difficultés à vous faire connaître?

Non, les libraires nous ont connu rapidement car les méthodes de langues -à l'époque avec des 33t- ont eu du succès et les livres d'acuponcture étaient très prisés des étudiants...

Et concernant les livres pour enfants?

Vers 1984-85, il y a eu plus de librairies spécialisées jeunesse. Les livres chinois avaient le défaut de ne pas être assez cher mais surtout leur couverture souple, la qualité ne correspondaient plus aux attentes des clients préférant de beaux livres.

Cette gestion de forts tirages en plusieurs langues n'étant plus adaptée ainsi que la baisse des subventions ont obligé cet éditeur à évoluer.

2 La Chine vue de France et les auteurs chinois

La Chine fait l’objet de représentations fortement caricaturales, et le lecteur identifie souvent les Chinois – et asiatiques- à la communauté vivant à Paris, tout en les associant à une image plus ancienne de la Chine : celle d’un paysan portant une natte et un chapeau pointu, vivant dans les rizières, ou, dans l’imaginaire citadin parisien, celle d’un homme discret, docile, travailleur et mystérieux.

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des chinois en pique-nique ; le travailleur chinois : jaune avec une longue natte


Lorsque l’histoire se déroule en France, le décor est souvent celui d’un restaurant chinois ; lorsqu’elle se situe en Chine, elle met en scène un paysan ou un empereur. C’est une demande du lecteur -prescripteur adulte- mais aussi des enseignants, comme constaté par les bibliothécaires de la Médiathèque J.P. Melville à Paris (3)

Le lecteur ne peut se projeter dans une Chine plus actuelle. Lola part en Chine(4) en est l’illustration : l’héroïne voyage à Pékin et se trouve confrontée à une ville polluée sans perspective, peuplée de nombreux chinois sans visage ; elle ne semble finalement trouver « sa » Chine fantasmée dans un jardin traditionnel au coeur de la ville.

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Lola découvre une ville polluée, bondée de monde sans visage 

Un premier changement s’opère cependant avec l’apparition de personnages chinois qui ne sont plus anonymes ni caricaturaux, mais devenant des figures auxquelles le lecteur peut s’identifier. Les éditions HongFei Cultures jouent ici un rôle essentiel en donnant à voir des personnages chinois dotés d’émotions, de sensibilité et d’intériorité. Surtout, l’éditeur favorise une rencontre entre auteurs et illustrateurs français et chinois, sans jamais s’enfermer dans une image caricaturale de la Chine :

« (…) beaucoup de ceux qui connaissent déjà notre production ont compris que notre proposition éditoriale n'a rien de communautariste et que  nous ne nous posons jamais comme le gardien du temple d'une culture chinoise figée et idéalisée. Comment inviter les lecteurs à partir en voyage entre les cultures, si nous nous enfermions nous-mêmes dans une conception étriquée des cultures? » (5)

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L'attente du retour de son mari... Avec Mamie compte les moutons, un personnage plein d'amour

De nos jours cette demande d’album « chinois » se fait surtout au gré de l’actualité ; le lecteur ne peut demander une image actuelle d’un pays qu’il ne connaît pas. Une jeune éditrice à Paris, Stéphanie Ollivier (6) essaye de modifier notre regard sur ce pays :

La Chine est de plus en plus présente dans notre quotidien, dans l'actualité, mais oubliée dans les livres pour enfants. Est-ce selon vous une trop grande méconnaissance de la société chinoise ?

La Chine ne me semble pas oubliée dans les livres pour enfants, mais il s’agit le plus souvent de recueils de contes et légendes ou d’albums de fiction, souvent très beaux. Mais la Chine réelle et actuelle est en effet peu présente dans l’offre éditoriale jeunesse en France. C’est d’ailleurs l’un des facteurs qui m’a donné envie de publier des ouvrages documentaires sur ce pays. Cet « oubli » peut probablement en partie s’expliquer par une méconnaissance de la société chinoise. Il est peut-être aussi dû au fait que la Chine de 2023 est moins attirante, moins « exotique » ou esthétique aussi aux yeux des Français que la Chine des empereurs, ou même la Chine maoïste. Mais il reste étonnant car ce pays risque d’être encore bien plus présent qu’il l’est déjà aujourd’hui dans la vie des nos enfants. Il me semble donc pertinent -- important même -- de familiariser les jeunes lecteurs français avec la Chine ordinaire d’aujourd’hui au travers d’ouvrages au fond pédagogique et à la forme ludique, ce que les éditions Fadjong ambitionnent de faire.

Qu Lan évoque l’absence de la présence chinoise dans les albums en France :

En France, les albums sur « La Chine d'aujourd'hui » sont rares, et il est rare que des artistes venus de Chine décrivent la Chine moderne et soient bien connus des jeunes lecteurs français. Les écrivains et illustrateurs ne s'intéressent t-ils pas à ce thème?, qu'en pensez-vous ?

Il y a plusieurs raisons. Tout d'abord, les livres d'images pour enfants en Chine sont une nouvelle industrie. Il y a quelques années, j'ai assisté à la Foire du livre pour enfants de Shanghai et j'ai découvert qu'un grand nombre de livres exposés par des maisons d'édition chinoises étaient importés d'autres pays et qu'il y avait très peu de bons livres originaux locaux. Toute industrie culturelle a besoin d'accumuler du temps. Maintenant, je peux voir de nombreux auteurs chinois écrire des histoires contemporaines, et de nombreux illustrateurs talentueux créent des œuvres de styles variés. Tant que l'industrie chinoise du livre pour enfants continuera de prospérer, elle sera tôt ou tard vue par de plus en plus de lecteurs à travers le monde. De plus, la Chine n'a pas encore trouvé de voie appropriée d'exportation culturelle. Certains thèmes qui touchent aux valeurs chinoises et à la vision du monde seront pris pour de la propagande, et il est difficile d'obtenir une réponse positive dans le monde occidental. Les thèmes traditionnels sont relativement plus sûrs. Ou comme l'histoire d' « Un garçon sur un chemin », bien qu'elle se passe aujourd'hui en Chine, l'accent est mis sur l'esprit d'amitié et d'entraide, qui n'a rien à voir avec la région et l'époque. Ce genre d'histoire est universel, et il est plus facile à résonner. Aussi, en fait, à l'exception des livres en anglais, les livres dans d'autres langues ont peu de chance d'être vus par le monde. J'ai beaucoup de coopération avec des maisons d'édition en Chine, en Grande-Bretagne, en France et dans d'autres pays. Chaque livre publié au Royaume-Uni sera vendu dans divers pays anglophones et sera rapidement traduit dans d'autres langues et distribué via une coopérative locale. maisons d'édition. C'est une commodité que d'autres langues, dont le français et le chinois, ne peuvent pas atteindre.

Les auteurs chinois installés en France à partir de la fin du siècle dernier se trouvent confrontés à deux problématiques.
D’une part, les lecteurs attendent des histoires chinoises conformes à l’image qu’ils se font du pays. Qu Lan commence ainsi par répondre à ces attentes éditoriales :

En France, nous vous connaissons surtout à travers des histoires chinoises ; comment avez-vous choisi et décidé les thèmes de vos histoires, les éditeurs ?

Au début, en tant que nouvelle venue, je n'avais pas beaucoup le choix : en raison de mon identité chinoise, la plupart des manuscrits proposés étaient des histoires de Chine ou d'Asie. Je me suis investie pour bien faire chaque livre et chaque projet. Plus tard, de plus en plus d'éditeurs et de rédacteurs sont venus me demander des manuscrits, et j'ai eu plus de liberté pour choisir les sujets qui m'intéressaient.

D’autre part, ces auteurs doivent faire face à une forme d’incompréhension concernant à la fois leur narration et leur langage visuel.

3 Illustration et narration

de l’illustration...

En 1998, je rencontre Chen Jiang Hong, artiste parisien dont les toiles modernes sont exposées dans sa galerie ; il crée des albums pour son plaisir et accède à une reconnaissance auprès du grand public : ses albums classiques à l’encre de Chine évoquent une Chine ancestrale. Pour lui, c’est un plaisir d’évoquer son enfance mais pour le lecteur français, un dessin à l’encre de Chine évoque une Chine révolue.

Pour les auteurs chinois, cette technique est une forme d’expression toujours aussi moderne. Xiong Liang évoque son travail à l’encre de Chine :

(…) le pinceau et l'encre de Chine sont des outils importants. Visuellement, j'aime le rythme propre aux coups de pinceaux, et si je le compare aux éléments du langage, le style de peinture que j'ai appris m'est devenu aussi naturel que la circulation du sang.

(...)Le noir, ou le sombre de l'encre de Chine correspondent à une expression philosophique dans les arts chinois : les couleurs correspondent à l’observation et à la description,le noir convient, lui, à la méditation.

Pour Gan Dayong, l’encre de Chine est une source d’inspiration pour son travail :

Mon travail s'inspire principalement des techniques traditionnelles chinoises de peinture à l'encre, complétées par des formes inspirées des dessins animés, afin de parvenir à une fusion entre tradition et modernité.


La peinture à l'encre de Chine est une tradition artistique chinoise ancienne qui remonte à plus d'un millénaire. Elle exprime à la fois l'abstraction et la figuration, recherchant une esthétique « entre ressemblance et abstraction ». Les personnages sont rendus par l'exagération et la distorsion afin d'obtenir des expressions vivantes et ludiques, tandis que le travail au pinceau conserve une qualité simple et sans fioritures. Cela s'aligne naturellement avec la simplicité et le charme inhérents à l'art de la bande dessinée. Les lignes irrégulières de la peinture à l'encre possèdent une douceur particulière que les enfants apprécieront tout particulièrement, je pense.
Ayant étudié les techniques de l'encre de Chine depuis mon enfance, j'apprécie profondément la sensation de l'encre qui coule sur le papier. Bien que cela semble simple, voire parfois un peu maladroit, cela transmet un charme et une chaleur enfantins uniques. À travers mon travail, j'espère faire découvrir cette méthode de peinture traditionnelle aux enfants et leur inculquer le goût pour celle-ci.

Il évoque l’harmonie entre les différentes techniques qu’il utilise pour évoquer à la fois la tradition et la modernité dans ses histoires :

Pour évoquer un sentiment de tradition, je conçois également des vêtements de style chinois pour les lapins : par exemple, la lapine porte un chemisier en coton à carreaux, tandis que les lapereaux arborent de petits cols mandarins [col Mao ndtr] et des vestes courtes, ce qui confère à l'image une touche chinoise distinctive. Lorsque j'intègre des éléments modernes, j'introduis des objets et des meubles contemporains dans les compositions à l'encre de Chine, réalisées à main levée. — notez que ces éléments modernes apparaissent rarement dans les peintures à l'encre traditionnelle. Pourtant, je les place dans le récit, permettant aux protagonistes des contes de fées (tels que ces lapins) de rencontrer la vie moderne dans des scènes imprégnées d'esthétique traditionnelle. Cette approche préserve l'essence de l'encre de Chine traditionnelle tout en favorisant une plus grande immersion pour les jeunes lecteurs, réalisant ainsi une fusion harmonieuse entre le passé et le présent.

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Chen Jiang Hong, des métiers ancestraux, détaillés à l'encre de Chine

Le lectorat français est habitué à des albums adaptés à une tranche d’âge précise, celle des 3-6 ans, avec des récits structurés autour d’un personnage évoluant dans l’histoire. Certains auteurs chinois utilisent au contraire un langage plus poétique, plus suggestif, parfois plus abstrait.

… à la narration

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le lion de pierre : une histoire qui s'articule autour s'une statue chargée de symboles


Le lion de pierre (7) met précisément en scène une problématique chinoise contemporaine : celle des populations quittant leur village pour aller chercher du travail en ville. Pourtant, c’est un héros figé, porteur d’une forte charge symbolique et historique, qui prend en charge le récit. Toute l’évolution, le développement de l’histoire est suggéré.

Ce n’est qu’à partir des années 2010 que le lecteur commence à s’approprier des albums illustrés destinés à un lectorat plus large ; la notion d’image étant toujours associée aux plus jeunes, nombreux bibliothécaires préfèrent les désigner par le terme de « textes illustrés ».

Cependant, même si un texte chinois peut être proposé à un lectorat très large, la traduction en est aussi un obstacle, demandant un travail d’adaptation. La publication de poèmes chinois illustrés en est un exemple : en illustrant des textes de Su Dongpo et Du Fu (aux éditions HongFei Cultures), Sara va à l'essentiel sans utiliser une image, un mot de trop pour laisser au lecteur le soin de s'approprier le texte, l'image et de l'interpréter.  

Je regarde plus volontiers des oeuvres chinoises que ne lit des textes puisque je n'ai accès qu'à la traduction. Je me suis intéressée à la traduction de la première phrase du Tao Te King : elle varie tellement d'un traducteur à l'autre, en fonction de ses connaissances de l'une ou l'autre civilisation, du talent de traducteur, de l'idée que ce dernier veut faire passer !!!

Les éditions HongFei Cultures ajoutent à leurs albums quelques notes explicatives permettant au lecteur de mieux apprécier la lecture.

4 Identité et modernité

Avec la technique d’illustration à l’encre de Chine, la nature est le cadre souvent utilisé pour raconter une histoire. Ces deux aspects renforcent l’impression de Chine ancienne, éloignée d’une représentation moderne.

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Le nouvel an par Zhu Chenliang, moderne et traditionnel

Pour Zhu Chenliang, ce qui fonde la modernité et l’identité de l’image ne réside pas dans une nature transformée par des symboles industriels ou par la présence de la ville, mais dans les années écoulées, dans le temps déposé sur les choses et dans la relation intime aux objets personnels. Le paysage répond ainsi à une émotion et à une thématique.

Vos deux albums traduits en français laissent voir l’importance que vous attachez au traitement des détails. Que souhaitez-vous exprimer à travers ces précisions ? La tradition, l’identité, les particularismes régionaux, etc. ?

Ces deux histoires ont lieu dans des régions contrastées : le pays d’eaux au sud du Fleuve Bleu (Jiangnan), et le mont Taihangshan au Nord. J’ai souligné les caractéristiques de ces paysages au service de la narration. Les émotions dans « Réunis », subtiles et nuancées, appellent un décor de rivières et de petits ponts typiques de Jiangnan, tandis que le charme rustique de l’histoire de « Mamie Coton compte les moutons » gagne en relief en se situant dans le nord, dans une région montagneuse.

« Réunis » est un texte de Yu Liqiong, originaire de l'Anhui [région proche de Suzhou]. Je pouvais créer un décors du delta du fleuve, me concentrer sur le paysage. Mais j'ai préféré restituer des scènes de vie familières du sud du Yangtze. Comme l'histoire se déroule à l'époque du Nouvel An, j'ai voulu représenter des traditions locales bien ancrées avec des gens qui échangent, mangent des boulettes du Nouvel An. J'ai souhaité être fidèle à ces coutumes, jusqu'à la conception locale des boulettes. Ce n'est donc pas la description d'une région qui m'intéresse mais la restitution des expériences de ses habitants et dans cette histoire, la mienne.

Pour He Zhihong, ce n’est pas tant la « modernité » du décor qui importe que l’expression des émotions.

Vous êtes entre la Chine et la France… N’avez-vous jamais eu envie d’illustrer des chinois en France ou une Chine plus « moderne » comme dans « Ma vie à Pékin au fil des mois » ?

J'ai voulu présenter une forme de modernité dans "Mes images de Chine", à travers le quotidien d'un enfant chinois dans une ville d'aujourd'hui (Shenzhen), mais la modernisation ne me semble pas être le plus important à présenter de la Chine, je préfére évoquer les valeurs, assez méconnues, d'une culture très vaste et riche

Da Wu, quant à lui, utilise des personnages dépourvus de traits identitaires marqués dans un décor chinois contemporain. Cependant, la nature est omniprésente dans ses albums :

La nature est omniprésente dans votre récit. Diriez-vous que le fait d'avoir grandi à la campagne a été une chance, une source d'enrichissement précieuse dont ne bénéficient pas les enfants qui vivent en ville ?
 

Les expériences formatrices façonnent profondément la vie d'une personne. Vivre à la campagne pendant mon enfance a été une expérience extrêmement enrichissante, qui a même influencé mon choix de carrière. Aujourd'hui encore, je ressens une profonde affinité avec la nature ; par conséquent, il m'est toujours plus facile de peindre une scène avec un paysage naturel en arrière-plan qu'une scène avec un décor urbain.
Cependant, des années de création et de lecture m'ont appris que tout possède plusieurs facettes. Les enfants élevés en ville acquièrent des expériences urbaines inaccessibles à leurs homologues ruraux – c'est aussi une réalité.

 

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Un lapin chinois, élégant, vu par Gan Dayong

Gan Dayong s’interroge à l’identité chinoise qu’il peut apporter à ses personnages évoluant dans une histoire basée sur les rapports parents/enfants, sans lien avec la Chine :

Les lapins apparaissent fréquemment dans les contes de fées et les albums de tous les pays, mais je me suis souvent demandé : « À quoi devrait ressembler un lapin chinois ? » Je pensais qu'il ne devait pas s'agir d'une représentation générique, mais qu'il devait incarner des caractéristiques chinoises distinctives : vêtu d'un costume traditionnel et dessiné à l'encre de Chine. Un tel lapin posséderait une élégance plus réservée que ses homologues étrangers, ce qui correspondrait mieux à l'expression chinoise de l'affection.
De plus, les enfants adorent universellement les lapins, ce qui en fait un moyen idéal pour transmettre l'affection parentale, un thème que les lecteurs adopteront volontiers et trouveront captivant. Compte tenu de tous ces facteurs, j'ai décidé dès le départ d'utiliser un petit lapin pour explorer le lien entre les parents et les jeunes enfants.

Notre regard sur la Chine évolue aussi avec notre rapport à notre société. Poussé à l’extrême, les albums de l’autrice et éditrice Sylvie Li (éditions 38 Lingua) propose des histoires répondant aux questions actuelles en France, avec des personnages chinois identifiés par d’infimes traits identitaires sugérés.

Conclusion

La perception des auteurs chinois est appelée à évoluer avec la maturation du marché éditorial chinois. Peut-être pourront-ils alors trouver, à l’instar des auteurs japonais ou coréens, une identité propre, sans que celle-ci soit systématiquement associée à un style d’illustration particulier, à une forme de narration spécifique, ou plus largement à une manière assignée de représenter la Chine.

Xiong Lang apporte quelques reflexions :

Votre illustration se démarque des illustrateurs chinois actuels ou des courants des grandes écoles d'art chinoise plus anciennes.

Que ce soit des artistes autodidactes ou diplômés, toute cette richesse de la culture chinoise semble se perdre : quel avenir voyez-vous dans le métier d'illustrateur en Chine? 

A l'origine, j'ai été influencé par les artistes traditionnels et occidentaux, mais je n'avais pas vraiment de références parmi les illustrateurs contemporains. Vous dites peut-être ça à cause de la diversité de mon style, mais ça n'était pas mon intention originale : l'arrière-plan de chaque histoire est différent, et il est impossible de les traiter de la même manière, c'est un peu comme la nécessiter de changer d'acteur.

Je n'ai pas l'impression que la culture chinoise se perde, elle se transforme ; actuellement c'est une période un peu désolée, pour différentes raisons nous sommes dans un creux, mais les moments de creux sont les plus riches, car il est important de se chercher soi-même.  L'esthétique , la philosophie, la littérature et la religion asiatiques traditionnelles, sont toutes en train de revivre, devenant notre recherche spirituelle après tout ce temps de creux ; mais ces domaines restent superficiels tant qu'ils constituent une oasis,et si nous ne comprenons pas vraiment notre essence culturelle,alors nous ne pouvons pas retrouver le lieu qui est le nôtre.

Bien que les peintres fassent du visuel leur profession, il faut chercher en profondeur. Il ne s'agit pas d'oeuvres portant en surface les symboles et couleurs de l'asie et de la Chine ; il faut chercher dans l'Histoire, dans la sociopsychologie, dans l'étude comparative des langues d'orient et d'occident, et notamment faire de l'art le chemin de pensée nous permettant de trouver la sérénité et la possibilité de poursuivre notre propre voie.

Un creux, ce n'est pas l'absence, ça veut dire que les choses sont sous la surface ;  les artistes de cette période doivent se vouer à la réflexion et à creuser ; ne pas s'en tenir aux symboles flottant en surface. "Sous la surface", là se trouve l'artiste.

Beaucoup d'artistes considèrent qu'il faut écarter l'art traditionnel pour acquérir de nouvelles possibilités, mais c'est impossible, toute personne naît dans l'Histoire, et il en va de même du point de vue de la culture et de la psychologie, à moins d'avoir assez de réflexion sur soi-même pour acquérir de nouvelles choses. C'est pour ça qu'il importe de comprendre : l’attitude de l’artiste, à ce moment-là, ne sera plus emphatique ni aussi assertive. Le conflit est normal, et cette question subsistera toujours : où se situer ? C'est normal. 

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interviews

Denis Lavaud, diffuseur

HongFei Cultures, éditeur

Fadjong, éditeur

Qu Lan, autrice-illustratrice

Xiong Liang, auteur-illustrateur

Gan Dayong, auteur-illustrateur

Sara, illustratrice

Zhu Chenliang, auteur-illustrateur

He Zhihong, autrice-illustratrice

Da Wu, auteur-illustrateur

(1) Les éditions en langues étrangères depuis sa création en 1952 a pour mission, entre autre, de diffuser largement la pensée communiste chinoise à l’étranger. Sur un papier souvent de mauvaise qualité, plus de deux cent millions d’exemplaires ont été publié, dans quarante-trois langues, à travers une centaine de pays. 

(2) Denis Lavaud a rejoint en 1974 les éditions du Centenaires (crées en 1971) pour la diffusion en France des éditions en langues étrangères.

(3) Médiathèque du 13ème arrdt. De Paris proposant un département en langue chinoise et vietnamienne.

(4) Lola part en Chine de Anna Höglund, éd. Seuil, 2000

(5) Extrait d’un entretien avec les éditions HongFei Cultures, en 2009

(6) Fadjong est une toute jeune maison d’édition indépendante spécialisée dans les livres documentaires jeunesse sur la Chine. Elle s’adresse en priorité aux familles sensibilisées à la Chine et l’Asie (familles franco-chinoises, diaspora, élèves de mandarin…), en espérant que ses ouvrages toucheront également des enfants francophones peu familiers du monde chinois. Le premier album des éditions Fadjong, paru début 2023, inaugure la collection Ma Vie en Chine en se penchant sur le thème de l’école : en suivant Lina, petite franco-chinoise de huit ans, les jeunes lecteurs y découvriront le quotidien des élèves d’une école élémentaire de Pékin.

(7) le lion de pierre de Kim Siong, éditions Bayard, 2007