LANGUES ET JEUNES CHINOIS

Pratiques des langues chez les jeunes issus de l'immigration chinoise à Paris

Rapport de recherche remis à la Délégation Générale à la Langue Française

Claire Saillard

Josiane Boutet

Université Paris 7 Denis Diderot

Equipe APLIS-ARP

Septembre 2001

Sommaire

1. Le contexte historique et géographique de la migration chinoise à Paris *

1.1. La migration chinoise en France *

1.2. La communauté wenzhou *

2. Le rapport entre langue standard et dialecte à Wenzhou *

2.1. Fonctions et statut des deux langues *

2.2. Analyse linguistique du "wenzhouhua" *

2.3. Contact entre les deux langues et interférences *

3. Analyse sociolinguistique des usages langagiers des jeunes Chinois dans la migration à Paris *

3.1. Les répertoires linguistiques *

3.2. Les usages langagiers en situation *

3.3. La dénomination des langues *

3.4. La construction du futur avec les langues du répertoire *

4. Histoire de migration *

5. Annexes *

Annexe 1. Conditions des enquêtes et guide d'entretien *

Annexe 2. Compte-rendu des principaux entretiens réalisés en Chine *

Annexe 3. Programmes d'associations parisiennes proposant des cours de français pour les jeunes Chinois *

Annexe 4. Carte politique de Chine et de Wenzhou *

6. Bibliographie *

Table des matières *

1. Le contexte historique et géographique de la migration chinoise à Paris

1.1. La migration chinoise en France

Le phénomène de l'immigration chinoise en Europe date du vingtième siècle, et ne s'est intensifié que dans le dernier quart de ce siècle. Si au début du siècle, il était assez aisé de dénombrer le nombre de résidents chinois en France, il n'en est plus de même à présent. Pierre Trolliet, dans son ouvrage "La diaspora chinoise" , chiffre la répartition de l'immigration chinoise en Europe comme suit : la Grande-Bretagne et la France, avec environ 400.000 émigrés chinois à elles deux, soit les deux tiers des émigrés chinois en Europe, sont au premier rang. Puis viennent les Pays-Bas (60.000), l'Allemagne (20.000), la Suède (5.000). Mais depuis 1994, date de parution de l'ouvrage de P. Trolliet, les flux de migration des Chinois se sont aussi dirigés vers l'Italie, l'Espagne, le Portugal et même certains pays de l'Europe de l'est, comme la Hongrie.

Ainsi, il faut considérer les chiffres donnés par P. Trolliet comme des approximations (lui-même considère "l'incertitude des chiffres" comme "un des caractères inhérents à tout phénomène migratoire" ). D'une part, l'auteur ne précise pas sur quel type de données il s'est basé : s'agit-il ici uniquement d'émigrés ayant des papiers, ou aussi des très nombreux clandestins? Dans le premier cas, il peut s'agir ceux qui viennent directement de République Populaire de Chine, ou des "Chinois ethniques" détenteurs d'une autre nationalité. Comment, dans ce cas, faire la part des "Chinois ethniques" et de leurs compatriotes vietnamiens, cambodgiens, thaïlandais, voire même français? A cet égard, le rapport de Y.Tavernier (1999: 57) compare l'estimation de 120.00 à 150.000 Chinois en France, établie selon plusieurs sources (dont le recensement, les naturalisations, les réfugiés) au chiffre officiel de 21.124 ressortissants Chinois en situation régulière. En ce qui concerne l'immigration clandestine (certaines estimations chinoises récentes feraient état de 94% de clandestins parmi les migrants originaires du Zhejiang), comment les migrants clandestins, par définition "invisibles" —sauf pour une partie d'entre eux en période de régularisation massive— ont-ils été recensés? Les chiffres cités par Trolliet sont par ailleurs susceptibles d'avoir beaucoup évolué en six ans, et ce très certainement dans le sens de la hausse. Cette certitude nous vient de témoignages divers : associations, travailleurs sociaux, écoles, voisinage…

Trolliet retrace ensuite les étapes marquantes de l'immigration chinoise en France , qui s'est déroulée de façon inégale au XXème siècle. Notons qu'après les vagues successives en provenance de l'ex-Indochine dans les années 1975-78, puis de la Chine elle-même après son ouverture en 1978 (tout particulièrement de la région de Wenzhou; voir plus bas), on assiste depuis deux ans à une nouvelle vague d'arrivées en provenance des provinces du Nord-Est de la Chine, où le chômage sévit fortement à la suite de la fermeture de nombre d'entreprises d'état, mais aussi de la province du Fujian, au sud-est (comme l'a illustré la tragique découverte de juin 2000 à Douvres).

Au cours de notre recherche, nous avons approché une des communautés de migrants chinois de Paris qui comptent le plus de membres et sont les mieux implantées. Il s'agit de la communauté wenzhou (définie par son origine géographique), présente en France depuis le début du siècle, mais qui a commencé à prendre des proportions importantes dans les années 80.

1.2. La communauté wenzhou 

wenzhou

1.2.1. Sa dénomination, son origine géographique

Wenzhou est le nom en chinois standard d'une ville de taille moyenne (environ 600.000 habitants) et de la "région" (diqu) environnante (d'une superficie de 11 784 km2), qui comprend quelques autres villes de taille plus modeste (les plus importantes sont Rui'an et Leqing) et nombre de villages dépendant administrativement d'une de ces villes. La population de la région de Wenzhou dans son ensemble compte environ six millions et demi d'habitants, dont un sixième de citadins. La région, située à l'extrême sud de la province du Zhejiang, sur la côte Sud-Est de la Chine, est géographiquement isolée de l'arrière-pays par des chaînes de montagnes successives. Elle a néanmoins une forte tradition de rayonnement national et international par le commerce et la migration, qui remonte au début du 20ème siècle. C'est à cette tradition qu'elle doit son développement économique remarquable, qui a pris son plein essor à partir de 1978, date de l'ouverture économique de la Chine. D'après V.Poisson, "La micro-région qui couvre les pôles d’émigration a une superficie d’environ 80 km2. Ses limites (dont le point central est Wenzhou) sont la ville de Leqing (au nord), le district de Qingtian (au nord-ouest), les districts de Wencheng et de Cangnan au sud. La région administrative de Wenzhou se divise en 3 districts urbains (Lucheng, Ouhai et Longwan), 2 municipalités et cantons (Ruian et Leqing), 6 districts (Yongjia, Dongtou, Pingyang, Cangnan,Wencheng et Qingshun). Les principaux foyers d’émigration vers l’Europe sont localisés dans les trois districts urbains (en particulier Ouhai), la plaine de Ruian (en particulier les bourgs de Xianyan et Li’ao), le district de Ouhai, celui de Qingtian (qui dépend administrativement de Lishui et non pas de Wenzhou). Les migrations du Zhejiang sont organisées autour de d’unités géographiques distinctes qui correspondent à des groupes socio-économiques précis : des petits commerçants et entrepreneurs pour les Wenzhou/Ouhai ; des cultivateurs-commerçants et artisans pour les Ruian : des cultivateurs pour les Wencheng/Qingtian."

est le nom en chinois standard d'une ville de taille moyenne (environ 600.000 habitants) et de la "région" () environnante (d'une superficie de 11 784 km2), qui comprend quelques autres villes de taille plus modeste (les plus importantes sont Rui'an et Leqing) et nombre de villages dépendant administrativement d'une de ces villes. La population de la région de Wenzhou dans son ensemble compte environ six millions et demi d'habitants, dont un sixième de citadins. La région, située à l'extrême sud de la province du Zhejiang, sur la côte Sud-Est de la Chine, est géographiquement isolée de l'arrière-pays par des chaînes de montagnes successives. Elle a néanmoins une forte tradition de rayonnement national et international par le commerce et la migration, qui remonte au début du 20ème siècle. C'est à cette tradition qu'elle doit son développement économique remarquable, qui a pris son plein essor à partir de 1978, date de l'ouverture économique de la Chine. D'après V.Poisson, "La micro-région qui couvre les pôles d’émigration a une superficie d’environ 80 km2. Ses limites (dont le point central est Wenzhou) sont la ville de Leqing (au nord), le district de Qingtian (au nord-ouest), les districts de Wencheng et de Cangnan au sud. La région administrative de Wenzhou se divise en 3 districts urbains (Lucheng, Ouhai et Longwan), 2 municipalités et cantons (Ruian et Leqing), 6 districts (Yongjia, Dongtou, Pingyang, Cangnan,Wencheng et Qingshun). Les principaux foyers d’émigration vers l’Europe sont localisés dans les trois districts urbains (en particulier Ouhai), la plaine de Ruian (en particulier les bourgs de Xianyan et Li’ao), le district de Ouhai, celui de Qingtian (qui dépend administrativement de Lishui et non pas de Wenzhou). Les migrations du Zhejiang sont organisées autour de d’unités géographiques distinctes qui correspondent à des groupes socio-économiques précis : des petits commerçants et entrepreneurs pour les Wenzhou/Ouhai ; des cultivateurs-commerçants et artisans pour les Ruian : des cultivateurs pour les Wencheng/Qingtian."

On appelle "Wenzhou" en France les migrants chinois originaires de cette région, sans distinction plus fine de leur origine (Wenzhou, Rui'an, Leqing etc., voire même Qingtian, voisin mais pourtant distinct linguistiquement et administrativement de Wenzhou). Cependant, les Wenzhou eux-mêmes font une distinction entre migrants originaires de la ville de Wenzhou, et ceux des autres villes ou villages de la région (principalement Ouhai, Rui'an et Qingtian). D'une manière générale, l'origine géographique est intimement liée au réseau social et familial des migrants, surtout lorsqu'ils sont originaires de la "campagne" (les villages), et l'importance de ce réseau social d'origine reste très prégnante après la migration. De plus, l'origine géographique est reflétée par la variété de dialecte wenzhou parlée (voir plus bas).

En ce qui concerne l'histoire personnelle des migrants, une enquête de Wan Suk-Yi (1998) auprès de 75 familles chinoises établies dans le troisième arrondissement (dont 74,4 % étaient originaires de Rui'an et Wenzhou/Ouhai, et où femmes et hommes étaient également représentés) révèle qu'avant de migrer vers l'Europe, 27,7% des personnes interrogées étaient commerçants, 13,8% artisans, 12,3% ouvriers dans la confection, et 28,1% exerçaient d'autres professions (comptables, techniciens, employés de bureau…). Parmi les personnes interrogées, 18,5% avaient suivi un premier cycle d’école élémentaire, 27,8% un second cycle, 38,5 % étaient allés au collège, 7,7% au lycée et 3% aveint fait des études supérieures. Ces chiffres ne reflètent vraisemblablement pas fidèlement les caractéristiques de la population de la région de Wenzhou dans son ensemble, qui comprend bon nombre de paysans, mais peut-être plutôt celle des quelques foyers d'immigration, zones les plus urbanisées de la région. On voit par là que les migrants font partie des couches relativement nanties de la population de Wenzhou.

1.2.2. Son implantation en France

Contexte historique

Retraçant les débuts de l'immigration chinoise en France, Live (1991 : 109) écrit : "L'entre-deux guerres fut principalement marqué par l'immigration des Chinois de la province du Zhejiang, plus précisément Wenzhou et Qingtian. Commencé durant la Première Guerre Mondiale, ce courant migratoire prit de l'ampleur à la fin des années 20. Il fut ralenti par la crise économique de 1930, puis stoppé par la seconde guerre mondiale et par la victoire des communistes en Chine en 1949. Confrontés au chômage des années 30 en France, les nouveaux venus s'engagèrent dans le commerce ambulant dont le centre était situé dans le quartier de la Gare de Lyon (Paris 12ème arrondissement). Après 1945, ils se déplacèrent dans le 3ème arrondissement pour s'orienter vers le métier de la maroquinerie qui est aujourd'hui l'une des principales activités économiques des Qingtian et des Wenzhou". Live cite comme causes principales de cette migration des causes démographiques (boom de la natalité dans les années 20-30) et économiques (faillites, insuffisance des terres arables et pénuries alimentaires), et qualifie donc ces migrants de "migrants économiques".

La réouverture économique, et à un certain degré, politique, de la Chine depuis 1978 a donné un nouvel essor à la migration en provenance de Wenzhou et de Qingtian dès les années 80. Basée sur la présence de compatriotes établis en France dans les années 20-30, la migration est une affaire de "réseaux" de parenté et de voisinage, dont l'ampleur va croissant avec les années.

Pour les raisons évoquées plus haut (clandestinité, changement de nationalité), il est difficile de chiffrer avec exactitude les Chinois originaires de Wenzhou et résidant actuellement en France. V. Poisson , après maintes précautions concernant leur fiabilité, mentionne des chiffres assez variés selon les sources. Pour citer un de ses exemples, selon des sources chinoises (un dictionnaire de la langue wenzhou publié en 1995), 130.000 personnes originaires de Wenzhou résidaient en Europe en 1995, dont 60.000 en France.

Les témoignages montrent aussi, en l'absence de chiffres disponibles, que la majorité des migrants est originaire de quelques villages de la région, et plus rarement des villes (villes de Wenzhou, Rui'an, Leqing…), où les conditions économiques sont meilleures. Dans ces villages, la migration touche des familles entières (60% de la population du grand village de Li'Ao résiderait à l'étranger), parfois sur plusieurs générations d'adultes.

Implantation géographique

Comme le montrait l'article de Live cité ci-dessus, la première implantation des Chinois originaires de Qingtian et Wenzhou alla rejoindre celle des quelques quelque trois ou quatre mille autres migrants chinois, rescapés de la Première Guerre, dans la quartier de la Gare de Lyon. Mais dès la fin de la Seconde Guerre, le troisième arrondissement, plus précisément le quartier des Arts-et-Métiers, devient un nouveau quartier d'implantation pour les migrants chinois du Zhejiang, anciens et nouveaux. Aujourd'hui encore, un périmètre bien défini de ce quartier (principalement les rues au Maire, des Gravilliers, Chapon, des Vertus, Volta, du Temple) reste habité par des migrants chinois; de nombreux commerçants (alimentation, restauration, commerces de proximité) et artisans (maroquiniers mais plus encore, grossistes en prêt-à-porter) originaires du Zhejiang y exercent leur métier.

Depuis les années 90, l'espace manquant dans le quartier des Arts-et-Métiers, les migrants du Zhejiang s'installent dans le quartier de Belleville, y imposant en quelques années un marquage visuel évident à travers les enseignes de commerces. Ils avaient été précédés d'autres migrants chinois, venant du 13ème arrondissement où les loyers devenaient trop élevés.

Enfin, cette poussée a fini par déborder à la fin du siècle sur les quartiers nord-est de Paris (Voltaire, Chemin Vert dans le 11ème, Porte d'Aubervilliers dans les 18ème et 19ème) puis la banlieue : ce sont à présent des communes de Seine Saint-Denis qui voient s'implanter les migrants originaires de Wenzhou.

Il faut noter que le quartier du troisième, qui possède les logements les plus exigus et en mauvais état, accueille à présent une majorité de migrants primo-arrivants, qui ne sont pas en mesure d'exiger de meilleures conditions de vie. Au fur et à mesure qu'ils atteignent une relative prospérité, ces migrants se déplacent vers le nord-est de Paris, et en dernier lieu, la banlieue nord-est, où ils peuvent devenir propriétaires de leur logement.

Le rapport entre langue standard et dialecte à Wenzhou

La description des comportements langagiers des jeunes migrants, qui sera détaillée dans la partie suivante, pose dès l'abord une question épineuse mais importante : qu'est-ce donc que les jeunes appellent "le chinois" lorsqu'ils nous parlent de leur répertoire linguistique? Et à quoi réfèrent-ils lorsqu'ils emploient l'expression "ma langue", ou encore "le patois de ma ville"?

C'est cette question qui nous a poussés à effectuer en juillet 2000 une enquête à Wenzhou et dans ses environs. Au cours de celle-ci, outre l'observation des pratiques langagières quotidiennes de la population, nous avons réalisé des entretiens visant à saisir les statuts et fonctions respectifs des dialectes wenzhou et du chinois standard (putonghua) dans la région. Il est très vite apparu que le rapport de force entre ces deux langues se jouait à présent dans le système éducatif primaire, secondaire et même supérieur, et que, suivant la politique nationale et les exigences économiques, les pratiques langagières étaient en train de changer. Ainsi, les personnes interrogées en Chine comprennent en grande partie des acteurs de la relation d'enseignement/apprentissage de la "langue et littérature (yuwen)", mais aussi des personnes ayant une approche différente de la question (linguiste dialectologue, journaliste, cadre politique…).

Une autre dimension de cette situation de contact touche la forme même de ces deux langues : si les dialectes wenzhou ne se ressentent de ce contact qu'au niveau lexical de par les emprunts au chinois standard, ce dernier subit des modifications dans tous les domaines, et notamment ceux de la phonétique/phonologie et de la syntaxe. C'est pourquoi une partie de la discussion qui suit porte sur une analyse contrastive des deux langues et sur les phénomènes d'interférence.

Mais avant d'aborder plus en détails les fonctions et statuts de ces langues à Wenzhou, il est nécessaire de comprendre la place de la langue standard en Chine, par rapport aux "dialectes" ou autres langues, chinoises ou d'autres familles linguistiques.

2.1. Fonctions et statut des deux langues

2.1.1. Les langues en Chine

La situation linguistique de la Chine est à la fois diverse de par le nombre de langues qui y sont parlées, et unifiée de par sa politique linguistique inaugurée dès les années 1920, et une relative unicité de l'écriture chinoise.

La grande majorité de la population chinoise (près de 90%) appartient au groupe ethnique Han ou y a été assimilée au cours des siècles, et occupe la partie septentrionale et orientale de la Chine. Les quelque 10% restants de la population sont regroupés sous l'étiquette de "minorités nationales", et sont habitants des "confins" ouest de la Chine (du Nord au Sud, ces territoires comprennent la Mongolie, le Xinjiang, le Qinghai, le Tibet, le Yunnan et le Guangxi).

Si les Han parlent des langues chinoises, les locuteurs des "minorités" parlent quant à eux des langues de diverses familles linguistiques (tibéto-birmane, austro-asiatique, indo-européenne, etc…).

Parmi les langues chinoises, la famille des dialectes dits "mandarins" rassemble la majorité de la population chinoise (70% des locuteurs han), sur le territoire le plus étendu (tout le Nord et la majorité du Sud-Ouest de la Chine, excepté les endroits ou des langues non-chinoises sont parlées). Bien que divers et pas toujours mutuellement intelligibles, ces dialectes sont relativement homogènes, comparés à ceux des familles dialectales du Sud de la Chine. C'est de cette famille linguistique qu'a été forgée dès la fin des années 10 le chinois standard, d'abord appelé guoyu (langue nationale), puis putonghua, ou "parler commun". Ce choix, très discuté dans les premières décennies du vingtième siècle, a été motivé par des raisons politiques (emplacement de la capitale, Pékin, au Nord de la Chine), par la tradition déjà ancienne d'un parler propre aux fonctionnaires, le "mandarin", basé sur des dialectes du Nord, et aussi par un souci de proximité de la norme imposée comme véhiculaire avec les vernaculaires du plus grand nombre.

Les populations Han du Sud de la Chine (environ 30% de la population) parlent quant à elles des langues chinoises appartenant à six autres familles dialectales : les langues wu, gan, xiang, hakka, yue et min (elles-mêmes divisées en deux sous-groupes: minbei (min du Nord) et minnan (min du Sud)). Ces familles dialectales comprennent chacune un nombre très important de dialectes, dont une grande partie sont inintelligibles les uns pour les autres. Ainsi, le Sud de la Chine est linguistiquement très morcelé, et il est chose commune pour les habitants de deux localités voisines de ne pas se comprendre mutuellement.

Cependant, une des particularités de l'écriture du chinois en fait un moyen de communication unique : l'écriture chinoise n'encode pas des sons, mais des concepts. Ainsi, nul n'est besoin de connaître la prononciation standard d'un sinogramme pour en comprendre le sens si l'on a reçu une instruction suffisante. Cependant, les différences d'ordre syntaxique, et surtout lexicologique, entre les différents dialectes chinois, font que la lecture ou l'écriture d'un texte en chinois standard ne peuvent être menées à bien que si l'on a une connaissance suffisante de la syntaxe et du lexique standards. L'écriture chinoise moderne est donc un moyen de communication appréciable entre locuteurs de langues chinoises différentes, mais non une lingua franca "naturelle", contrairement à ce qui est parfois affirmé.

2.1.2. Statut officiel du chinois standard en Chine

A Wenzhou comme dans la plupart des régions de Chine (excepté les quelques régions "autonomes" habitées en majorité par des ressortissants des quelque 50 groupes ethniques non-han), le chinois standard, appelé putonghua ("parler commun") est la seule langue officielle depuis 1949. La promotion, dès les années 20, d'un style plus proche du parler vernaculaire que ne l'était le "chinois classique", et d'une prononciation standard de celle-ci, visait à donner au pays une langue véhiculaire unique, surpassant tous les dialectes et standards régionaux. De plus, les années cinquante ont vu se succéder plusieurs vagues de simplification de l'écriture, dont le but était de rendre celle-ci plus accessible à tous. Ainsi, depuis cette époque, les langues chinoises régionales ont pratiquement cessé d'être écrites, et dans les régions où la langue orale était très différente du standard, c'est avant tout la nouvelle norme écrite qui a servi de véhiculaire. On ne peut cependant pas affirmer que le standard ait totalement remplacé les langues locales. Si la diffusion du chinois standard a été chose relativement aisée pour les locuteurs des dialectes mandarins, de par les ressemblances entre le standard et les vernaculaires, il en est allé autrement des locuteurs des dialectes du Sud. On constate également de meilleurs performances dans les compétences linguistiques passives (compréhension de la langue) que dans les compétences actives (aptitude à s'exprimer en chinois standard). En voici pour illustration des chiffres cités par Chen (1999: 28) :

Percentage of population with comprehension and speaking proficiency in putonghua

Early 1950s 1984

Comprehension

Mandarin areas 54 91

Other dialect areas 11 77

Whole country 41 90

Speaking

Mandarin areas * 54

Other dialect areas * 40

Whole country * 50

* no statistics available

(selon R.Wu et B.Yin 1984: 37)

Chen (1999 : 28-30) cite plusieurs facteurs qui ont pu favoriser ou au contraire entraver la progression de la langue standard, nommément le plus ou moins grand prestige des standards dialectaux, l’homogénéité linguistique des dialectes locaux, l’économie locale, et le degré d’instruction des personnes.

En effet, dans la plupart des régions du Centre et du Sud de, la Chine, Wenzhou compris, les langues régionales sont toujours parlées comme vernaculaires et transmises comme langues premières, le putonghua n'étant acquis que lors de la scolarisation. Notons par ailleurs que la scolarisation des enfants des campagnes a été très inégale, voire inexistante dans les régions les plus reculées, pendant des décennies. Ainsi, nombre de Chinois adultes n'ayant pas bénéficié d'une scolarité suffisante, ne sont ni lettrés, ni locuteurs du chinois standard. Cependant, de gros progrès ont été faits depuis les années 1980 pour étendre la scolarisation à un plus grand nombre d'enfants, et pendant une période plus longue. Ainsi, d'une manière générale, la situation linguistique de la Chine s'apparente de plus en plus à une situation diglossique, la variété haute étant le chinois standard et la variété basse l'une des multiples langues régionales. Or on constate apparemment depuis quelques années un début de redéfinition des fonctions et des usages du chinois standard à Wenzhou, et par voie de conséquence, des dialectes de la région de Wenzhou (appelés communément wenzhouhua "parler(s) de Wenzhou"). Les entretiens réalisés en juillet 2000 révèlent plusieurs facteurs responsables de cette double mutation :

2.1.3. Les facteurs de l'extension des usages du putonghua

- la mobilité des populations : depuis 1978, date à laquelle Deng Xiaoping a lancé une politique d'ouverture économique de la Chine, les Chinois ont été plus libres de circuler d'une province à l'autre pour les besoins du commerce. Région géographiquement enclavée (donc peu touchée par les événements politiques et leurs conséquences économiques) et naturellement riche, Wenzhou a été très vite à même de profiter de la nouvelle politique en développant son économie. Les "hommes d'affaires" de Wenzhou, dont très peu étaient locuteurs du chinois standard, ont rapidement noué des liens commerciaux avec les régions moins développées à l'intérieur du pays. Cette mobilité les a poussés à acquérir le putonghua, afin d'être à même de communiquer avec leurs nouveaux partenaires économiques [voir les comptes-rendus des entretiens n°1, 2 et 3 en annexe].

Parallèlement, depuis la fin des années 80, le développement économique de Wenzhou attire une grande quantité de main d'œuvre originaire des provinces voisines moins favorisées (notamment le Jiangxi, l'Anhui, le Sichuan). Pour communiquer avec leurs employeurs, ces ouvriers adoptent le putonghua, même s'ils ne le maîtrisent qu'imparfaitement [voir entretiens n°3 et 5]. Notre observation des pratiques langagières à Wenzhou a montré que les personnes parlant putonghua dans les lieux publics étaient immédiatement catalogués par les Wenzhou comme de la main-d'œuvre étrangère à la région [voir aussi entretien n°8]. Ainsi, les motivations pour apprendre le putonghua sont avant tout économiques, et liées à l'essor de la région au cours des quelque 20 dernières années.

- la politique gouvernementale : à ces facteurs économiques s'ajoute un durcissement de la politique nationale visant à renforcer l'usage du putonghua, et passant en premier lieu par les politiques éducatives. En 1994 paraît un document émanant conjointement de la Commission nationale de la langue et de l'écriture, de la Commission de l'éducation et du Ministère de la radio et de la télévision [voir entretien n°10]. Ce document stipule et régule la mise en place d'une procédure d'évaluation nationale du niveau de putonghua des enseignants du premier et du second degré, ainsi que des présentateurs de radio et de télévision. Cet examen doit aussi s'appliquer aux étudiants en dernière année d'études dans les universités, instituts et écoles de formation des enseignants, quelle que soit la matière qu'ils sont destinés à enseigner.

Cette directive n'a pas été ratifiée immédiatement par toutes les provinces de Chine. En effet, du fait des variations dialectales, celles-ci sont très inégales devant la pratique et le niveau de compétences en putonghua de leur population, enseignants compris. La province du Zhejiang quant à elle n'a décidé de mettre en place cet examen qu'en 1997. A l'Institut Normal de Wenzhou, l'examen pour tous les étudiants sortants a été mis en place en 1998, mais une procédure équivalente était déjà en place depuis plusieurs années pour les futurs enseignants de lettres et langue chinoises. L'Institut a donc mis en place des cours de putonghua pour tous les étudiants, dont l'emphase porte sur l'acquisition d'une prononciation correcte du standard [voir entretien n°8]. Il est prévu d'étendre très prochainement l'examen national à tous les diplômés d'établissements supérieurs, et non seulement aux futurs enseignants [voir entretien n°10]. Cette politique a pour but de renforcer l'enseignement du putonghua tout d'abord à travers son vecteur le plus efficace (l'école); elle tient aussi compte d'un constat d'échec relatif de cet enseignement au premier et second degré, puisqu'elle introduit l'enseignement de la langue standard à l'université, où celle-ci était autrefois supposée acquise.

2.1.4. Les mutations linguistiques : idéologie ou faits?

Les entretiens réalisés à Wenzhou en juillet montrent bien qu'il y a une réelle progression dans le degré d'usage du putonghua à Wenzhou, et dans le niveau de compétence des locuteurs. Tous les locuteurs interrogés âgés de plus de cinquante ans soulignent que dans leur jeunesse, le putonghua était peu utilisé, même à l'école [voir entretiens n°1, 3 et 8 ]. En revanche, ils remarquent une recrudescence des usages du putonghua dernièrement à Wenzhou. Si certains locuteurs, en particulier l'ancienne institutrice Mme Ding, disent que le putonghua a toujours été de mise à l'école [entretien n°2], ou que son usage s'étend actuellement aux interactions d'enseignant à élève [entretien n°2] ou même entre les élèves en dehors des cours [entretien n°5], ils sont contredits par des personnes pour lesquels un tel discours décrit une situation visiblement idéalisée : Le Professeur Ma [entretien n°8] concède que, si l'enseignement se fait actuellement tout en putonghua, les deux langues sont utilisées en dehors des cours par les enseignants et par les élèves, ces derniers préférant l'usage du wenzhouhua ; la propre fille de Mme Ding dans l'entretien n°2, précise que jusque dans les années 80, les enseignants faisaient cours non pas en putonghua, comme ils auraient du le faire, mais en wenzhouhua; le professeur de lycée M. Huang [entretien n°5] évoque lui-même le fait que des enseignants âgés ont continué à enseigner en wenzhouhua jusqu'à la fin des années 80, et le fait que, même de nos jours, le niveau de compétence des enseignants en putonghua est loin d'être optimal; le Professeur Luo [entretien n°10] reconnaît que dans bien des écoles, c'est encore le wenzhouhua qui est utilisé en cours, sauf en cours de chinois lorsqu'il s'agit de lire un texte en langue écrite standard; enfin, le Professeur Pan [entretien n°3] remarque que seuls les cours de langue et littérature chinoise sont réellement assurés en putonghua, bien que cette dernière langue commence à gagner les autres enseignements, principalement parce que la compétence lexicale en wenzhouhua des enseignants décline.

La question de l'influence de l'apprentissage du putonghua sur les compétences en wenzhouhua trouve elle aussi deux types de réponses selon les orientations des personnes interrogées. Les défenseurs du putonghua (comme l'ancienne institutrice Mme Ding, entretien n°2) nient que l'apprentissage de cette langue ait une quelconque influence néfaste sur le wenzhouhua, langue de la maison toujours transmise dans cet environnement. Mais des observateurs plus neutres (comme le Professeur Pan, entretien n°3, ou l'enseignant de lycée, M. Huang, entretien n°5) remarquent au contraire une perte de compétences en wenzhouhua chez les jeunes, qui ne maîtrisent plus que la langue courante. En effet, sous l'effet de l'enseignement en putonghua, ces jeunes n'acquièrent plus le vocabulaire lié aux sciences et techniques, à la littérature, à la politique, en langue régionale, mais seulement en langue standard. Ils auront tendance à avoir recours aux emprunts au putonghua lorsqu'ils parleront de tels sujets en wenzhouhua. M. Huang remarque même que certains jeunes ne parlent d'ores et déjà plus le wenzhouhua.

En ce qui concerne l'efficacité de l'enseignement du putonghua à l'école, plusieurs entretiens montrent que les enfants ne sont pas capables de s'exprimer en putonghua lors des premières années de scolarisation. Mlle Lin [entretien n°6] témoigne du fait qu'elle n'a été forcée d'apprendre à s'exprimer en putonghua que lorsqu'elle est passée à l'âge de 16 ans d'un collège de campagne à un lycée technique de la ville de Wenzhou, où son "patois" n'avait plus cours. Le Professeur Luo [entretien n°10] considère comme un progrès important le fait que les enfants sont à présent capables de s'exprimer en putonghua à l'oral après quatre ou cinq ans de scolarisation.

Enfin, le dernier fait qui ressort de ces entretiens est la différence entre la ville et la campagne face à l'enseignement et à l'usage du putonghua.. En ce qui concerne l'enseignement, le Pr. Luo [entretien n°10] fait remarquer que l'enseignement du chinois dans les écoles primaires de campagne met l'accent sur des compétences de base (apprentissage de la transcription pinyin et prononciation), compétences qui ne pèseront plus très lourd en secondaire, où l'enseignement du chinois est avant tout un enseignement littéraire. Il semble que les enfants de la campagne sont d'une part moins compétents en prononciation du putonghua, et d'autre part moins bien préparés au passage de l'enseignement de la langue à l'enseignement de la littérature que ne le sont les écoliers de la ville. Ces derniers bénéficient en effet d'un environnement linguistique qui laisse plus de place au putonghua : sensibilisation dès l'école maternelle, multiplicité des médias ou interactions en putonghua,… [voir entretien n°8] En revanche, l'environnement linguistique des enfants des campagnes est souvent décrit comme "pauvre" (c'est à dire dominé par les langues locales), même si les enseignants sont mieux formés depuis quelques années. Il ressort de certains entretiens [par exemple celui avec Melle Lin, n°6] que les enseignants des campagnes ont plus tendance à s'exprimer en langue locale que ceux de la ville. En ce qui concerne les usages du putonghua en regard des langues locales, le récit de Melle Lin est assez révélateur : celle-ci n'a pas envie de travailler dans son village d'origine, car, même dans les agences bancaires ou les administrations, les employés se parlent en langue locale; son ambition est de travailler en putonghua, ce qui lui fait préférer la ville. Elle dit aussi préférer parler putonghua à une camarade de classe originaire du même village qu'elle.

Avec ce dernier témoignage (et certains autres recueillis à Paris), il semble qu'on ait potentiellement dans la génération des jeunes un changement d'attitude par rapport aux générations précédentes. En effet, l'entretien n°8 montrait par exemple que, pour la génération des 50 ans, le wenzhouhua avait une valeur grégaire, qui rendait impossible ou pour le moins, incongru, l'usage du putonghua entre intimes. A l'inverse, certains jeunes accordent à présent au putonghua un prestige qui le rend socialement préférable à la langue de leur communauté d'origine.

2.2. Analyse linguistique du "wenzhouhua"

2.2.1. Localisation et description du dialecte de Wenzhou

Le "dialecte de Wenzhou" (Wenzhou fangyan) est apparenté à la grande famille dialectale Wu, dont l'épicentre est Shanghai, et constitue plus précisément sa branche sud ou branche "Oujiang" (qui s'étend le long du fleuve Ou, au bord duquel est située la ville de Wenzhou). Il est mieux décrit comme une famille de dialectes composée d'un continuum de variétés rayonnant autour d'un pôle primaire — le parler de Wenzhou (wenzhouhua) proprement dit, parlé dans la ville de Wenzhou et ses environs immédiats — et de pôles secondaires : Rui'an, Yongjia etc. Selon un schéma typique des pôles dialectaux et de leur périphérie, la variété parlée dans la ville de Wenzhou est comprise de tous les locuteurs de la famille dialectale et jouit d'un certain prestige. Similairement, la variété de la ville de Rui'an, bien que moins prestigieuse que celle de la ville de Wenzhou, joue le rôle de standard pour le territoire environnant. A l'inverse, les variétés "locales" ne sont pas comprises parfaitement des locuteurs des pôles, et l'incompréhension s'accroît avec la distance géographique et linguistique. Mais la non-intercompréhension est toute relative, et souvent affaire de jugements de valeur. Selon les termes des locuteurs d'une variété donnée, les locuteurs d'une autre variété "ont un accent". De fait, les variations telles que décrites d'un point de vue formel par les dialectologues semblent assez minimes. Pour citer les auteurs du "Dictionnaire du dialecte de Wenzhou", :

" Le "dialecte wenzhou" dans son acception la plus étroite est un dialecte prestigieux dans la région du fleuve Ou, où l'on peut l'utiliser sans obstacle. Le "dialecte wenzhou" dans son acception la plus large est équivalent à la branche Oujiang des dialectes Wu. La branche Oujiang est localisée au sud-est de la province du Zhejiang, et comprend l'agglomération urbaine de Wenzhou, les territoires de la commune de Rui'an et du district de Yongjia dans leur entier, la partie au sud de Qingjiang dans la commune de Leqing (ou Yueqing), la majorité du territoire des districts de Pingyang, Wencheng et Dongtou, une petite partie des territoires des districts de Cangnan, Taishun et Yuanyuhuan, ainsi que Wenxi et Wanshan dans le district de Qingtian, de la région de Lishui. Les locuteurs de ce dialecte sont plus de 5 millions. Il existe quelques variations internes à ce dialecte, variations que nous décrivons brièvement ci-dessous."

Suit une description succincte des variations classées en deux catégories : les variations territoriales, et les variations liées à l'âge des locuteurs. Parmi les variations territoriales figurent sept traits phonétiques et phonologiques dont six affectent la réalisation des voyelles et des glides et un celle des consonnes occlusives initiales. Les territoires cités comme s'opposant à la ville de Wenzhou sur une partie de ces traits sont respectivement Yongqiang, Jiangbei, Yongjia, Rui'an, et Fengxi. Parmi les variations liées à l'âge (et donc les changements linguistiques apparemment en cours), les auteurs dénombrent six différences entre les "anciens" et les "modernes". Les "anciens" désignent une partie des personnes âgées de plus de 70 ou 80 ans qui ont un "accent" particulier, et emploient un vocabulaire plus riche en termes liées à l'agriculture ou à la faune et à la flore. Les variations phonétiques et phonologiques entre les deux groupes se résument principalement à des alternances consonantiques à l'initiale dans certains environnements, et des alternances dans les glides et les voyelles.

L'auteur des "Documents sonores du parler de wenzhou" confirme que "les variations phonétiques du Wenzhou dans les différents districts affectent principalement les rimes, celles affectant les tons et les initiales étant minimes" ; ou encore que "les variations internes en termes de lexique et de syntaxe sont peu importantes, les tons et les initiales sont pratiquement les mêmes, aussi la communication est possible entre les divers districts. Les différences résident principalement au niveau des rimes". Cet auteur considère que les trois variétés les plus représentatives sont celles de Wenzhou (ville), Leqing et Rui'an, et cite onze rimes qui les différencient. En outre, il affirme que le parler de la ville de Wenzhou comporte trois variétés et non deux : la nouvelle, la "moyenne" et l'ancienne (diachroniques, et dépendant donc de l'âge des locuteurs), qui s'opposent sur six types de traits phonémiques. C'est la variété moyenne qui est choisie comme base de description dans les "Documents sonores du parler de Wenzhou".

2.2.2. Description linguistique comparative du dialecte de Wenzhou

Les auteurs du "Dictionnaire du dialecte de Wenzhou", et celui des "Documents sonores du parler de Wenzhou" de façon plus approfondie, se livrent à une description linguistique de ce dialecte. Nous en retiendrons les caractéristiques principales, en relevant celles qui le distinguent du chinois standard (putonghua).

Caractéristiques phonologiques

le parler de Wenzhou possède 35 phonèmes consonantiques utilisables à l'initiale (seulement 24 en chinois standard, dont seuls 16 sont communs aux deux langues), dont un seul utilisable à la coda (la nasale vélaire). En comparaison, le chinois standard possède deux nasales utilisées à la coda (la dentale et la vélaire) ainsi qu'une rétroflexe, qui n'existe pas du tout en wenzhouhua.

le parler de Wenzhou possède 10 phonèmes vocaliques pouvant former un nucleus (seulement 5 en chinois standard), et trois glides (/i, u, y/ comme en chinois standard).

Le parler de Wenzhou possède 6 tons selon Pan (bien qu'il soit nécessaire d'en distinguer 8 en structure profonde pour appliquer les règles du sandhi tonal) et 8 selon You et Yang, et Norman. C'est à dire que le wenzhouhua, comme la plupart des dialectes wu, aurait conservé les huit tons du chinois archaïque. En comparaison, le chinois standard en a conservé 4 seulement, dont un est historiquement l'amalgame de plusieurs autres. Il n'y a donc pas de correspondance systématique entre tons du wenzhouhua et tons du chinois standard. Les tons du wenzhouhua sont soumis à une règle de sandhi très complexe dès lors que les morphèmes ne sont pas prononcés en isolation. De ce point de vue encore, le sandhi tonal du chinois standard est bien plus simple.

En résumé, on voit que d'un point de vue phonologique, le wenzhouhua est bien plus complexe que le chinois standard, et possède assez peu de phonèmes segmentaux ou suprasegmentaux en commun avec lui.

Caractéristiques lexicales et morpho-syntaxiques

Le lexique du wenzhouhua est très caractéristique des dialectes du sud de la Chine, et en cela très différent du chinois standard, basé sur les dialectes mandarins.

Une partie du lexique du wenzhouhua, que les grammairiens chinois appellent les "morphèmes vides" (morphèmes fonctionnels ou grammaticaux) mérite d'être comparée à ses équivalents en chinois standard, car elle traduit parfois une organisation syntaxique différente de ce dernier.

Les marqueurs de négation: il en existe trois principaux en wenzhouhua utilisés respectivement pour exprimer la négation générale, la négation existentielle, et l'aspect inaccompli. En revanche, le chinois standard ne distingue pas entre les deux derniers types de négation, exprimés au moyen d'un seul morphème.

Un suffixe de quantification des adjectifs/verbes statifs (signifiant "tant" ou "aussi"), là où le chinois standard utilise une expression quantifiante indépendante précédant l'adjectif ou verbe statif.

L'utilisation en tant que marqueur unique des formes passive, causative, et plus généralement "marqueur de l'agent", d'un dérivé du verbe "donner", là où le chinois standard utilise des marqueurs différents, et distincts du verbe "donner". Le wenzhouhua et le putonghua se rejoignent cependant dans leur utilisation de ce morphème comme marqueur du complément d'objet indirect du verbe.

Dans le domaine morphologique, outre les divers préfixes et suffixes ou les morphèmes marqueurs d'aspect plus ou moins comparables à ceux du chinois standard dans leur distribution et leur signification, on peut citer les règles de réduplication des verbes et des adjectifs, qui diffèrent quelque peu par leurs formes et par leurs sens/usages des réduplications du chinois standard. En outre, dans les mots polymorphémiques comprenant un déterminant et un déterminé, c'est le déterminé qui vient en premier, suivi du déterminant. Cette structure est à l'inverse de celle du chinois standard (ordre déterminant-déterminé fixe à tous les niveaux linguistiques).

Caractéristiques syntaxiques

D'une manière générale, la syntaxe du parler de Wenzhou est assez semblable à celle du chinois standard. Le wenzhouhua possède cependant un certain nombre de caractéristiques communes aux langues chinoises du Sud, parmi lesquelles ont peut citer l'usage du morphème correspondant au verbe "avoir" comme marqueur de l'existence d'une action ou d'un état, et donc en position préverbale, là où le chinois standard fait usage d'une particule post-verbale dans les phrases affirmatives.

D'autres caractéristiques sont plus propres au wenzhouhua, comme la construction d'antéposition de l'objet, la place des compléments du verbe, en particulier dans les constructions ditransitives, la place des adverbes, ou encore la construction interrogative alternative.

Les constructions distransitives du wenzhouhua ne sont pas exactement semblables à leurs équivalentes en putonghua. Alors que Tang recense six catégories de verbes ditransitifs en chinois standard, en fonction des caractéristiques syntaxiques des constructions dans lesquelles ont peut les utiliser (ordre des compléments, usage facultatif ou obligatoire d'un marqueur du complément indirect), Pan identifie quant à lui deux catégories de verbes ditransitifs en wenzhouhua, selon leur participation aux quatre structures de base décrites ci-dessous. Il n'y a aucune correspondance entre les catégories de verbes identifiées en wenzhouhua et celles du chinois standard (ce qui signifie que ces verbes n'ont pas la même distribution syntaxique dans les deux langues, malgré leur origine commune).

(1) verbe + COD + "donner" + COI

(2) verbe + "donner" + COI + COD

(3) verbe + COD + COI pronominal

(4) verbe + COI + COD

Remarquons tout d'abord que seule la structure n°3 est proscrite en chinois standard, les trois autres étant utilisables en combinaisons diverses pour les six catégories de verbes ditransitifs. En wenzhouhua, les verbes ditransitifs appartenant à la première catégorie sont utilisables dans les quatre constructions décrites ci-dessus, tandis que ceux de la deuxième catégorie (moins nombreux) ne sont utilisables que dans les deux premières constructions.

Nombre de constructions, et en particulier la présence de marques d'aspect suivant le verbe, requièrent l'antéposition du complément d'objet avant le verbe avec ou sans marqueur spécifique (bien plus fréquemment qu'en chinois standard).

En wenzhouhua, les adverbes du syntagme verbal apparaissent en fin de syntagme, c'est à dire après le verbe s'il est intransitif, ou après ses compléments s'il en a. En revanche, en chinois standard, ces mêmes adverbes ne peuvent être placés qu'en tête du syntagme verbal.

A l'inverse, les classifieurs verbaux du wenzhouhua sont placés devant le verbe, alors qu'ils le suivent en putonghua.

Enfin, les phrases interrogatives totales alternatives (c'est à dire faisant apparaître successivement la forme affirmative et la forme négative du verbe), sont bâties en wenzhouhua sur un modèle unique, quel que soit le morphème négatif utilisé : NP + VP + Particule + Négation (+VP). En revanche, en chinois standard, seul le morphème négatif marquant l'aspect accompli requiert une structure assez comparable à celle du wenzhouhua (NP + VP + Négation); lorsque la phrase n'est pas marquée pour l'aspect, sa structure est la suivante : NP + V + Négation + VP.

2.3. Contact entre les deux langues et interférences

Les difficultés d'apprentissage du chinois standard ne sont pas propres aux locuteurs du wenzhouhua. D'une manière générale, les locuteurs des langues et dialectes chinois du Sud éprouvent un certain nombre de difficultés, qui se manifestent le plus clairement au niveau phonétique/phonologique, d'autant plus que ces difficultés de prononciation, souvent partagées par les locuteurs du Sud, donnent lieu à ce qui est perçu comme un "accent du Sud" assez homogène. Il suffit pour s'en persuader de lire un document officiel dont le but premier est de définir ce qu'est la compétence en chinois standard. Il s'agit d'un document concernant la mise en place d'un examen pour certaines professions chargées de la diffusion du standard (document mentionné plus haut). Une partie de ce document définit les divers niveaux de compétence possibles en putonghua, citant les divers types et degrés d'erreur tolérables. La majorité de ces erreurs concerne la prononciation. On y relève en particulier des phénomènes d'interférence entre phonologie des dialectes du Sud de la Chine et phonologie du putonghua :

la non-distinction de certains contrastes phonémiques : contraste entre les palatales rétroflexes (notées zh, ch, sh) et

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