LA BD CHINOISE 1/ HISTOIRE

CHINE ET BD

Pour aborder la perception de la Chine à travers la BD, il nous faut commencer par une petite histoire de la BD chinoise. Ci-dessous une petite synthèse de ce qui a été publié. Vous trouverez quelques articles plus développés, en français, entre autre sur le site de shimanga (www.shimanga.com) qui a réalisé la petite bibliographie proposée ici.
"chine-des-enfants" vous proposera ensuite d'explorer ces BD traduites en français, de rencontrer les héros ou personnages secondaires qui ont trouvé leur place dans la BD occidentale.

1/ HISTOIRE DE LA BD CHINOISE
a) Petite histoire de la BD chinoise
b) Influence de la BD chinoise dans notre perception de la Chine


1/ a) PETITE HISTOIRE DE LA BD CHINOISE

Au premier coup d'oeil, on ne peut s'empêcher une comparaison entre l'origine de la bande dessinée franco-belge et le luanhuanhua.
Tous deux trouvent leur origine dans les peintures rupestres, l'art religieux, l'avancée des technologies et la naissance de la presse papier.
La BD occidentale développe ses vignettes pour les regrouper en planches, y incluant le texte petit à petit dans des bulles, alors que la BD chinoise bien au contraire, sublime cette vignette pour l'isoler dans une page pour former un recueil, trouvant une édition autonome.
 
L'image chinoise répond à des codes bien définis. Alors que les rouleaux imposaient une lecture rythmée par la main droite déroulant le récit et la gauche fermant ce qui a été lu, Gu Kaizhi (354-405) réparti les personnages et articule sa composition autour d'éléments paysagers. Les scènes se succèdent alors de manière bien distinctes.
sous les Song (960-1279) est inventé l'impression xylographique qui, avec l'apparition d'une société urbaine et marchande, favorise la multiplication des reproductions, le développement de la littérature en langue vulgaire ainsi que l'image dans le roman.
Ces publications s'inspirent le plus souvent d'oeuvres historiques. Elles sont présentées avec un texte sous une image (shangtu xiamen) ; La particularité de ces dessins (huihuitu) est de proposer plusieurs scènes dan une seule image.
A parti du XVIème siècle, cette production est abondante et s'affine avec de nouvelles techniques comme l'introduction de la couleur.
Un livre imprimé en 1604 "Biographies de femmes célèbres" de Liu Xiang (77 av JC - 6 av JC) est l'un des ancêtres du lianhuanhua. En 1593, imprimée sous les Ming, la vie de Confucius contient une centaine de dessins conçus avec la technique baimiao donnant une image plus vivante avec un trait de contour très fin.

Ce genre de bande dessinée très populaire en Chine au XXème siècle a trouvé un écho en Europe dès les années 40 et a également, pour de nombreuses années, changé notre perception de la Chine.

LE LIANHUANHUA
Des livres de petit format, contenant une image par page avec un texte au-dessous.
Ce sont donc les nouvelles technologies européennes diffusées via Shanghai en Chine qui vont démocratiser ces images et donner naissance à de nouvelles lectures populaires.
Dans les dernières années du XIXème siècle (fin des Qing), les occidentaux diffusent via Shanghai, les techniques d'impression lithographique. Sont produites essentiellement des images pour illustrer des romans populaires, ou utilisées par la presse. Le quotidien Shenbao propose dès 1884 un supplément -Magazine du studio de la pierre gravée- où l'on peut lire des séries d'images narratives avec la technique baimiao. Cette publication devient populaire avec Wu Youru, illutrateur prolifique et influent sur les futurs dessinateurs de lianhuanhua, vendus séparément.
Cette publication disparait en 1898, après 40000 images, dont la caractéristique est d'être figées et accompagnées d'un texte en chinois classique. Durant l'année 1909, le journal révolutionnaire shanghaien "le cri du peuple" publie des images assez proches du lianhuanhua, critiquant l'administration et la police alors contrôlées par les mandchous. Plus libres et spontanées avec des dialogues et textes dans des bulles ; parfois, des images divisées en vignettes, caractéristiques de la BD occidentale ou du comics naissant.
La presse shanghaienne publie Liu Boliang et Li Shuqi qui publieront les premiers récits complets en images.
Après avoir décrit la vie quotidienne, les images donnent un ton plus humoristique et satirique dénonçant les vices importés par les étrangers comme l'opium et le jeu. Ces images sont les prémices d'un nouveau genre de BD : le lianhuanhua manhua (BD humoristique) dont "les cent apparences du vieux singe" (1913) publié dans "La République" qui se moque de Yuan Shikai, premier président chinois.
Le Parti communiste allié au Guomindang se sert de cet outil pour sa propagande. Journalistes et artistes engagés créent ces premières BD lors de l'expédition du nord en 1926, les distribuant à la population.
Dès les premières années du XXème siècle, l'image est présente dans les romans. Paraissent des adaptations des grands classiques en albums, ainsi que des pièces de théâtre pékinois, en plus petit format : "Les trois royaumes" illustré par Zhu Zhixuan parait en 1908, tirée d'une version de 198 regroupant une centaine de planches. "Au bord de l'eau", "Le rêve du pavillon rouge", "les contes extraordinaires du pavillon des loisirs" sont publiés dans des fascicules de dix planches. Celles-ci ne proposent pas encore une lecture linéaire, comme l'adaptation de "Zhu Geliang prend l'épouse de son choix" ou "Menghuo sept fois capturé" inspirés des "Trois royaumes" publiés en 1911 et illustrés par Liu Boliang, Li Shuqi et Zhu Zhixuan.
Ces trois illustrateurs publient aux Editions du monde (Shanghai), dans une langue accessible, cinq séries de fascicules tirés des grands populaires, entre 1921 et 1929.
L'éditeur leur donne le nom de lianhuan tuhua (images qui s'enchainent les unes aux autres), ce que l'on appelle dans le nord des xiaorenshu ou gongzaishu dans le sud. Ces publications ont beaucoup de succès surtout dans les classes populaires.
Le Lianhuanhua devient une histoire indépendante (non référente à la littérature ou au théâtre).
"Monsieur Wang" publié en 1929 dans "Shanghai manhua"-journal de huit pages imprimé en litho bicolore- crée par Ye Qianyu se moque de la classe moyenne shangaienne à travers son héros Xiao Chen et dépeint la vie des petites gens.
"Samao" publié en 1935 de Zhang Leping est l'histoire d'un enfant espiègle aux aventures comiques.
En parallèle une forte demande incite à la publication de romans en bande dessinée. Les éditeurs proposent des romans fantastiques et chevaleresques (wuxia xiaoshuo), souvent d'abord adaptés au cinéma. Uen suite aux romans s'imposent ; ainsi une vie est inventée aux fils de chacun des cent huit héros du "Au bord de l'eau".
Les atistes (surtout de gauche) développent des histoires adaptées pour cette production de masse, comme Lu Xun qui fait connaitre en Chine les images de graveurs européens et Qu Qiubai (secrétaire du PC en 1927-2), ardant défenseur de cet art.
Le réalisme est un critère fondamental ; des 1930 les auteurs et illustrateurs de Lianhuanhua se rendent dans les lieux mêmes de leur histoire. Le dessin est minutieux et le texte doit être compréhensible par tous.
Tous ne sont pas des réussites. Cheng Shifa montre que la maitrise de la technique de la peinture au lavis peut s'appliquer au lianhuanhua. Ding Binzeng ("Guerilleros du rail") atteint la perfection du dessin avec la technique de référence baimiao. "Le singe corrige trois fois le démon" maitrise les impressions de déplacements dans les airs, le décor traditionnel ainsi que le rapport texte/image. Avec l'arrivée des communistes à Shanghai en 1949, Sarmao devient le nouvel héros de la nouvelle société proposée alors.
Les artistes qui ont une formation de peinture traditionnelle exploite ce nouveau mediom : Cheng Shifa mais aussi Liu Jiyou qui illustre "Wusong bat le tigre" et "Le roi-singe sème le trouble au palais céleste". D'autres sont de jeunes diplômés des instituts d'arts fondés dans les zones libérées comme Ding Binzeng et Ben Qingyu ("Je veux aller à l'école"), ou après 1949, des autodidactes comme He Youzhi ("Grands changements dans un village de montagne", début années 60)
Appréciées par le public et le pouvoir, ces bandes dessinées prolifèrent. 21 millions de fascicules en 1952, plus de 100 millions en 1957.
Jusqu'en 1955, ces livres édités par de petites entreprises familiales se vendent essentiellement chez les bouqinistes et le pouvoir ne maitrise pas toute la production. Après 1955, le commerce se réorganise et ils sont remplacés par des salles de lectures (wenhuashi), gérées par les comités de quartier.
Ces nouvelles publications ont un gros impact sur la population : 730 millions de BD publiées de 1949 à 1964 pour 1400 titres. Soit un exemplaire par personne.
Le premier grand prix national décerné en 1963 par Ye Qianyu a le mérite de ne pas retenir que des critères idéologiques.
En 1966, avec la Révolution culturelle, l'effervescence créative laisse place à un contenu nettement idéologique.
1966, le contrôle s'applique sur les oeuvres et celles publiées avant, ainsi que leurs auteurs sont largement condamnés. De 67 à 69 seules quelques publications relatant la vie de prolétariens et d'élimination d'agents secrets du Guomindang sont publiées
Les BD changent et paraissent sous forme d'affiches et dans la presse des gardes rouges, à des fins politiques.
Après 69, une période relativement calme permet une révision d'opéras par Jiang Qing (femme de Mao) : ce sont les "opéras révolutionaires modèles" (geming yangbanxi) "La prise de la montagne du tigre par ruse" (1970) est le premier lianhuanhua révolutionnaire
Dans cette histoire, scénaristes et illustrateurs respectent la règle des trois contrastes (santuchu) : faire ressortir les personnages positifs dont les héros, dont le héros principal.
Dès 71, les publications reprennent, dont "le détachement féminin rouge".
En 72, la production s'accélère et se diversifie ; le journal des bandes dessinées réaparait après son interruption en 61.
La production concerne des récits dédiés à la Révolution, quelques histoires traditionnelles revisitées : "Maitre Dongguo" de Liu Jiyou est cité en exemple pour la lutte des classes. D'anciens artistes reviennent comme He Youzhi avec "Le cadet Kong", une critique de Confucius.
76, grands changements (mort de Zhou Enlai, Mao,...) et beaucoup plus de sujets sont traités. Le concept "culture révolutionnaire prolétarienne" est alors abandonnée. Le lianhuanhua s'ouvre à l'occident, sans pour autant renier l'idéologie maoiste, ce qui donne une histoire avec plus de contrastes, plus d'audaces. Fei Shengfu publie dans le journal de la BD en 79 "Les trois tribunaux", montrant une capitale prospère. Un certain équilibre se fait entre pouvoir, culture et idéologie.
Le journal de la BD publie des récits politiques ou de SF, chinois ou étrangers. ils s'inspirent de la BD occidentale dans la représentation des personnages, l'absence d'encadrement ou par des images volontairement mal agencées. Oeuvres japonaises ou occidentales, romansou films sont adaptés e lianhuanhua. De grands romans populaires chinois publiés avant 1966 sont revisités.
En 1979, des collections de BD sont lancées et des dessinateurs sont invités par l'association des artistes de Chine à se rendre dans les célèbres lieux d'art religieux. Ils sont une génération d'artistes réhabilités et précède celle de la Révolution culturelle. En 1980, He Youzhi adapte "lumière blanche" (de Lu Xun) s'inspirant de ce qu'il a vu lors du voyage.
Les jeunes artistes envoyés à la campagne durant la Révolution s'inspireront de ce passé. Li Yulian, Chen Yiming et Li Bin qui passent dix ans en Mandchourie adaptent en 78 "la cicatrice" (Lu Xun) Mais "Erables" suscite néanmoins des discodes avec des personnages pas assez caricaturaux.Cette oeuvre a souvent été étudiée pour son graphisme, la violence et la tendresse qui s'en dégagent.
Mais à partir de 1976, avec une production abondante et répétitive, l'accès plus facile à d'autres médias, le lianhuanhua est en déclin. Il faudra attendre une decennie et l'arrivée du manhua pour susciter un nouvel intérêt.

LE MANHUA
Avec l'ouverture de la Chine, c'est l'influence étrangère et surtout japonaise qui donne naissance à cette nouvelle BD plus proche de la BD européenne ; surtout à Hong-Kong et Taiwan où cette ouverture est plus grande.
HONG-KONG
Le nombre important de migrants venu du continent dans les années 50-60 va nourrir cette production, locale et étrangère (Japon/USA). La série la plus populaire du moment est "Uncle Choi" de Hui Guan-Man, l'histoire d'un vieil homme devenant héros durant la guerre contre le Japon. Puis "Old master Q" d'Alphonse Wong, série humoristique faisant écho aux préoccupations des hong-kongais.
L'arrivée de la télévision et de Bruce Lee influencent les manhua avec les arts martiaux. "Little Rascals" de Wong Yuk-Long, devenant "Dragon Tiger Gate" : les personnages évoluent dans les quartiers difficiles avec de la violence et des détails assez crus, ce qui pousse le gouvernement à censurer en 1975. Le genre cape et épee arrive avec Ma Wing-Shing : "Chinese Hero", style surréaliste et planches en couleurs. Cette série culte raconte les aventures de Wah Ying-hung, un jeune homme qui se met à étudier les arts martiaux afin de venger ses parents assassinés. Gros succès, le premier numéro se vend à plus de 200000 exemplaires et influence le manhua.
"Young ans dangerous" (1982) s'intéresse aux triades, puis ce sont des manhua érotiques qui pousseront le gouvernement à censurer à nouveau, avant d'obliger à les vendre dans un emballage plastique, dès 1995.
Alice Mak et Brian Tse ont du succès avec "McDull" et "McMug" ; cette famille de cochons aborde tous les problèmes sociaux.
TAIWAN
Le manhua de cape et d'épée (wuxia manhua)
Le luanhuanhua traditionnel y est influent. En 1953, le magazine pour enfant "Camarade" publie Chen Dingguo et Chen Guangzhao ; ce dernier qui a étudié à Tokyo publie "Petit Baye", plutôt à but éducatif. Dans les années 50, "Zhuge Silang" de Jie Hongjia est une série à succès de cape et d'épée pour enfant. Chen Haihong publie "la tornade de petit héros", plus réaliste pour un lecteur plus mature.
Ces séries de BD inquiètent les parents et une loi les censure en 1962 qui sera vraiment active en 1966, mettant fin à ce genre, laissant le monopole aux japonais.
Dans les années 80, les quotidiens publient des artistes locaux. "La maison Wulong" est publié dans le China Times en 1983, parodiant le film de kung-fu. En 1985 "Zhouangzi" de Cai Zhizhong fait écho à ce philosophe dans un trait simplifié. "Biographies d'assassins" de Zheng Wen reprend le genre cape et épée, avec les mémoires de Sima Qian, dans un trait à l'encre de Chine très réaliste. Son talent s'exporte au Japon où il est considéré comme le maitre taiwanais.
Ping Fan et Chen Shufang inspirés par la peinture traditionnelle chinoise sont les références d'aujourd'hui.
CHINE
Le manhua en Chine arrive dans les années 90 avec tout de suite de nombreuses traductions de titres japonais. Le gouvernement se voit obligé de réagir faute de respect du droit d'auteurs et, afin de casser le monompole japonais, il créé en 1995 l'Industrie Nationale des dessins animés pour enfants (dit "Industrie 5155"), à l'origine aujourd'hui de nombreux magazines et subventions d'artistes locaux. Mais la censure du pouvoir reste forte. Cependant la concurrence, les concours et la qualité de la formation des artistes palient à la censure. Mais les histoires sont souvent courtes, par manque d'expérience pour la narration. Malgré l'influence de la BD franco-belge et des comics, nombreux se contentent d'imiter le style japonais.
"Xue Yue" de Yan Kai relate l'histoire d'une jeune fille voyageant dans le temps et remonte en 1984 pour sauver le monde. Benjamin (Zhang Bin) développe quant à lui son style particulier. Il travaille sur ordinateur lui permettant de créer un style aquarelle avec un trait réaliste en jouant des du flou, rendant un aspect onirique à son dessin. Benjamin évoque le mal-être et la solitude de la jeunesse chinoise.
De même "Silent Raimbow" de Rainbow Ruan Yunting avec des couleurs douces et pastels est un conte urbain avec douze personnages. "My Way" de Jidy s'adresse à un public féminin, avec des histoires d'amour et de bonheur.
Weng Ziyang quant à lui donne dans le surréalisme et s'inspire de la littérature classique ("Les nouveaux héros des trois royaumes"). Huang Jiawei explore la SF avec "Yasan" travaillat au crayon. "Le fils du mrchand" est aussi remarqué.
Mais ces artistes chinois, bien que très talentueux connaissent leur succès surtout en occident, auprès d'un public qui a déjà connu le manga. Xiao Pan en est l'éditeur spécialisé.
Les artistes chinois apprennent aussi, aucontact des professionnels européens à découper leur scénario. Huang Jiawei travaille avec JD Morvan sur le scénario de "Zaya" (Ed. Dargaud)
En Chine, le manhua est toujours mal perçu mais surtout, l'anarche de l'édition chinoise et l'inexistence d'une maison d'édition spécialisée en BD ne permet pas aux artistes chinois de travailler.

Bibliographie

* Boissier, J.-L., Destenay, P., Piques, M.-C. (coll.), Bandes dessinées chinoises, co-édition Université Paris VIII et Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou, Paris, 1982.

* Li Xu, Manyou Dahua Ji, Huayu Dongman Shengdian, Heilongjiang Meishu Chubanshe, Harbin, 2005.

* Marmmonier, C., « Les bandes dessinées chinoises » in Arts Graphiques Magazine, nº17, 1991, p.15 - p.17.

* Wong, W., Hong Kong Comics : A History of Manhua, Princeton Architectural Press, 2001, New York.

Ressources Internet

* Glop ou pas glop - Interview de Patrick Abry

* Hong Delin - L’histoire du manhua

* Mayku World - Interview de Benjamin

* UniversBD.com - Interview de Huang Jiawei

* Xichu Info - Lianhuanhua consultables en ligne

  shimanga.com

Blogs à consulter

* Bédés d’Asie

* Blog de Shidaifeng

* Hemisphair

* Manhua.romandie.com

* Xiaopan