Les Li : paysans-conteurs

Rencontre avec la famille Li à Port Arthur (Lushun) Liaoning, Mandchourie, Chine.

Port Arthur1

Canon pointant vers Port Arthur...

Propos recueillis à Port Arthur en janvier 2003.

Port Arthur2

Yilin, Wei Wei et sa maman...

FAMILLE LI : PAYSANS CONTEURS...

La famille Li vit à Lushun, dans le Liaoning. Une des villes les plus fermées du monde, connue pour son histoire, haut lieu militaire. Les parents sont paysans, pauvres. Leur petit village, situé en bordure de mer, aujourd'hui port commercial a été annexé, au coeur de la ville avec son expansion. Ils vivent maintenant dans un appartement confortable mais ont gardé leurs habitudes. C'est dans son lit que la mère me reçoit, au chaud sous les couvertures (il fait -18°c et 5°c dans la maison). Elle n'a eu que peu de contacts avec la lecture, cependant c'est une mémoire vivante et elle aime raconter sa vie, agrémentée de photos encadrées au dessus du lit. Pas de livre mais, en plus du protrait de Mao, des calendriers décorent la pièce. Ses parents lui ont transmis les coûtumes dans leur intégralité. Ainsi, il lui est possible de m'expliquer l'origine de chacune des fêtes, et ce, avec une histoire.

Lorsque je rencontre ses beaux-parents, très âgés, c'est dans leur cuisine que les histoires commencent avec, sur le vieux carrelage, des illustrations de personnages bien connus. Illettrée, la belle-mère (85ans) est capable de me raconter l'épopée du Roi des Singes. Sa belle soeur, une paysanne très pauvre aussi, illettrée également (rêvant d'ouvrir un restaurant en France), me confectionne des gâteaux de Lune. Je lui demande de me raconter l'origine de ce gâteau. Elle m'en fait une explication très précise, tout en me racontant une histoire. Dans la campagne la plus reculée, je trouve donc la littérature classique chinoise qui s'offre sur le carrelage de la cuisine, et de pauvres paysans illettrés, conteurs expérimentés.

L'HOMME DES HISTOIRES...

Chez les Li, le père a arrêté son travail de paysan, malade, atteint d'un cancer. Il effectue quelques petits travaux de peinture en ville. Mais il n'est pas connu pour son métier.

Lorsqu'une fête, un mariage se présente, il est appelé. C'est l'homme aux histoires, celui qui anime. S'il est plus sollicité pour faire rire, animer une soirée, il est réputé pour ses histoires.

Lorsque je lui rend visite, c'est à Dalian, à l'hôpital. Il est très malade, triste. Je décide de passer du temps avec lui pour l'écouter. Allongé sur le lit voisin, je l'observe. Silencieux. Puis il s'anime soudain. Son visage s'illumine, reprend des couleurs. Il me relate la légende du Nouvel An.

...ET DE L'HUMOUR

Chez les Li, il y a le tout petit dernier : Tonton. Le petit-fils âgé de onze ans. Un enfant vif, bon élève. Mais il est connu pour avoir joué le rôle de l'Empereur dans l'une des séries fleuve les plus connues de Chine. Surtout, c'est un humoriste.

Un matin, nous nous rendons dans un centre commercial de Dalian. Là, sur un large podium, il se présente, avec d'autres enfants pour raconter ses histoires. Il s'inspire de la vie de tous les jours. Il espère aussi être remarqué des officiels. C'est devenu un sport national : à la télévision, dans le train diffusé par hauts parleurs, de nombreux interprètes se bousculent.

DES CHANSONS ET DES COMPTINES...

La petite dernière, elle, est âgée de cinq ans. Wei Wei et sa maman se sont maquillées et coiffées pour l'occasion. Elle acceptent que je les enregistre. WeiWei chante. Elle connait de nombreuses chansons et comptines. Mais elle les apprend à l'école. Sa maman veille à ce qu'elle sache parfaitement chaque texte mais uniquement dans un but scolaire. Mais la maman panique et devient rouge car WeiWei chante une chanson qu'elle vient juste d'apprendre et ce n'était pas prévu! Lorsque soudain je chante avec elles, elles sont surprises. Je leur apprend que "ah vous dirais-je maman" est très connue en France, elles sont heureuses que les "classiques chinois" soient aussi appris chez nous...

...ET DES LECTURES

Wei Wei me montre alors ses livres de lecture, autres que les scolaires. De petits livres de très mauvaise qualité, très kitch, style Walt Disney. Ce sont des histoires très connues. De Grimm, Perrault. Mais aussi "Le corbeau et le renard" avec dans cette version, un corbeau qui tien dans son bec un morceau de viande. Pour elles, il s'agit de textes chinois.

CHINE DES ENFANTS (CDE) : Avais-tu du temps libre lorsque tu étais petit? Que faisais-tu?

YILIN : Oui, beaucoup. Nous avions la chance d'être à la campagne et je jouais beaucoup. J'étais très libre contrairement à mes grandes soeurs. Je m'amusais dans les champs. Nous fabriquions aussi des jeux : j'étais fort en coûture.

CDE : Il y avait des livres à la maison? Lisais-tu?

YILIN : Non, que ceux de l'école. Assez rarement, il y avait un cinéma en plein air qui venait s'installer sur la place. L'écran était juste en face de notre fenêtre. Tout le village était là. C'était une fête et mon père racontait souvent des histoires.

CDE : tu te souviens des films? Que représentaient-ils pour toi?

YILIN : Non, je ne sais plus mais c'était instructif... et drôle aussi.

CDE : et toi, tu racontais des histoires ou en inventaient?

YILIN : non, mais je chantais. J'ai une voix très rare, particulière : je suis capable de chanter de l'opéra [chinois]. Le midi, j'étais chargé d'aller réconforter les camarades-paysans en chantant des chansons révolutionnaires.

CDE : Pourquoi as-tu arrêté?

YILIN : [rire gêné] Tu sais, l'été il fait chaud et un midi je suis allé chanter en caleçon... Et puis, comme je dansais un peu en chantant, à un moment j'ai reculé et un épi de maïs est rentré dans mes fesses. J'ai eu peur et cela a fait rire tout le monde...

CDE : Tu fais des études d'économie et tu rêves de poursuivre en France... pourquoi pas l'Allemagne ou l'Angleterre ?

YILIN : Parce que la France est un pays romantique. Oui, les gens sont romantiques. Ailleurs, c'est uniquement l'argent! (sic)

CDE : Et qu'est-ce que tu feras là-bas, d'un point de vue culturel : livres, cinéma,... ?

YILIN :Je veux acheter en français "Les trois mousquetaires" et des livres de "Balzac", aussi "Flaubert".

CDE : Tu dis ne pas lire et tu connais ces auteurs?

YILIN : oui, je devais les lire à l'école et j'aime bien, surtout "Les trois mousquetaires".

(extrait dun propos recueilli par Chine des enfants, janvier 2003)