MARIE DESPLECHIN

A PROPOS DU LIVRE "SOTHIK" Ed. Ecole des loisirs, 2016

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RENCONTRE AVEC MARIE DESPLECHIN

Cet automne, Marie Desplechin publie un roman tiré d'une histoire vécue, dans un pays où elle s'est renfu : le Cambodge, dans le cadre d'une association.

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1 - Comment s'est faite la rencontre avec l'association SIPAR ?

C’est une amie et ancienne collègue de l’école des loisirs, Suzanne Sevray, qui m’a invitée à rejoindre l’association, et à occuper, au moins temporairement, la fonction très honorifique de « marraine ». J’ai retrouvé à Sipar des gens que j’avais rencontré dans ma vie professionnelle, comme Jacqueline Kergeno, et qui ont mis leur savoir faire d’éditeurs au service de l’association.

J’ai proposé de me rendre au Cambodge pour faire connaissance de l’équipe, et échanger. J’ai été accueillie très chaleureusement. C’était en décembre 2014.

 

2 - Ce récit est inspiré de la vie d'un cambodgien que vous avez rencontré. Pouvez-vous nous en parler?

Sothik Hok est le directeur de Sipar au Cambodge. Il est venu me chercher à l’aéroport, et nous avons pas mal discuté dans les embouteillages de Phnom Penh. Il m’a tout de suite parlé de son enfance, et du désir qu’il avait eu d’en faire le récit. Mais, m’a-t-il dit, je n’ai pas le temps d’écrire, je suis trop pris par mon travail. J’ai pensé que je pourrai peut-être m’y mettre avec lui, mais je me suis bien gardée de le dire tout de suite. Je me disais que je verrais bien, une fois que nous aurions fait connaissance, si nous nous entendions assez bien pour cela. Il faut pouvoir se faire confiance, intellectuellement et surtout humainement.

J’ai eu la chance de pouvoir suivre toutes les activités de Sipar pendant mon séjour, tout le monde m’a cornaquée pour me montrer les activités de l’association. Si je n’ai pas tout vu, j’en ai vu assez pour me convaincre de l’ampleur du travail accompli. En discutant avec les éditeurs, il est apparu que si le secteur « petite enfance » était très performant, celui du roman pour grand enfants et adolescents manquait de propositions. Il m’a semblé que le récit de Sothik pouvait donner un texte très intéressant pour cette tranche d’âge.

 

3 - Est-il facile d'écrire ce témoignage pour un jeune public ?

Je ne dirai pas facile, mais possible, et pour plusieurs raisons. La première ressortait de ce que m’avait dit d’emblée Sothik Hok : c’est le caractère relativement épargné de son histoire. En 1979, il a retrouvé ses parents, ses frères, et sa sœur. Par ailleurs, il connaît le régime à la campagne, dans la région de Kompong Cham, et dès 1973. Ses parents ont le temps de voir venir ce qui va se passer, et tenter de sauver ce qui peut l’être. Lui même, enfant, subit les ruptures graduellement. On pouvait donc raconter les choses sans confronter les enfants à des émotions qu’ils ne peuvent pas assimiler.

J’ai une grande admiration pour le livre de Rithy Panh et Christophe Bataille, L’élimination, qui raconte aussi l’histoire d'un enfant. Mais sa lecture laisse un adulte lui-même dans un état de terreur et de tristesse irréparable. Il a pourtant les moyens de mettre ce qu’il lit à distance, de le situer dans l’Histoire. Pour un enfant, ce serait non seulement insupportable mais incompréhensible. Alors à quoi bon ?

J’avais lu le témoignage, écrit par Patricia McCormick et publié en France chez Gallimard Jeunesse, d’un enfant soldat, « Ne tombe jamais ». C’est un livre terrible, dont la lecture là encore ne laisse pas indemne, et dont je craindrais pour les jeunes lecteurs (avant une quinzaine d’années en tout cas) l’effet de sidération.

Il m’a semblé, en écoutant Sothik, que son récit permettait d’apprendre beaucoup de choses et d’approcher l’idée du régime meurtrier, sans enfermer l’enfant dans une horreur qu’il ne peut pas réfléchir. L’histoire est aussi celle d’un jeune héros précipité dans un cataclysme dont il parviendra à sortir vivant. C’est là une vertu, moins pédagogique qu’initiatrice, du « roman jeunesse », et depuis ses débuts. Le héros traverse l’épreuve.

Je crois que cette vision est aussi due au caractère de Sothik, qui porte sur son enfance un regard bienveillant, résilient certainement.

Il n’a pas été facile de retrouver cette enfance, il a fallu que je pose beaucoup des questions, souvent personnelles, et que je reprenne le texte à de nombreuses reprises pour y intégrer de nouveaux éléments qui revenaient à la mémoire. Reste qu’il est souvent excessivement compliqué de retrouver les émotions de son enfance, d’autant qu’elle a été ré-imaginée tout au long de la vie, et que la pudeur aidant, le ton du livre reste « à distance », ce qui permet à mon sens au lecteur de garder sa place.

J’ajoute les illustrations de Tian (auteur notamment de L’année du lièvre, chez Gallimard), qui connaissait Sothik Hok de longue date, sont extrêmement précises, documentées, et apportent beaucoup au livre.

 

4 - Vous ciblez une tranche d'âge pour ce livre. Était-ce un choix dès le début ?

Oui, pour les raisons que je vous disais plus haut. Sipar a d’abord œuvré et travaille toujours majoritairement pour un public de jeunes et d’enfants, et je suis principalement une auteure pour les enfants. C’est donc là que je peux légitimement apporter mon concours.

Bien sûr, cette histoire n’est pas n’importe quelle histoire.

J’ai souvent pensé en travaillant aux familles cambodgiennes réfugiées en France qui ont à faire face, à travers les générations, à l’horreur de ce qui s’est passé. L’horreur rend muet, ce qui permet à la souffrance de s’incruster. Il me semble que plus il y a de récits, d’histoires, de mémoire qui circulent, plus on a de chances de se parler, et de vaincre la malédiction du silence.

Par ailleurs, il ne faut pas chercher très loin pour comparer le régime du Kampuchéa démocratique à d’autres régimes meurtriers, dans le passé et au présent, cruauté, violence, crimes, racisme, embrigadement, faim, haine du savoir… Ce sont des choses que les enfants peuvent comprendre, et qui les peuvent les aider à mieux appréhender ce qui se passe aujourd’hui dans certaines parties du monde.

 

5 - Etait-ce votre premier séjour au Cambodge ?

Oui. Et même mon premier séjour en Asie du Sud-Est.

 

6 - Pouvez-vous nous parler de votre engagement et action sur le terrain pour l'association?

Je n’ai pas le sentiment de faire grand chose à vrai dire. Mais ce livre peut contribuer à faire connaître l’association, à travers son directeur. C’est une réalisation commune. Par ailleurs, il peut être publié au Cambodge, l’éditeur français ayant facilité les droits pour ce pays.

 

7 - Qu'est-ce qui vous a le plus marquée ou surprise dans le rapport au livre des cambodgiens que vous avez rencontrés ?

Comme je vous le disais, j’ai peu voyagé en Asie, et je n’ai donc pas de points de comparaison. En revanche, je suis une lectrice, et je pouvais remarquer que rares étaient les romans cambodgiens. C’est probablement dû à politique d’élimination des intellectuels et des artistes menée par le Kampuchéa démocratique, mais aussi peut-être à une tradition culturelle ancienne. En fait, je crains de m’aventurer sur ce sujet, où je n’ai pas de connaissance.

J’ai bien sûr été curieuse des livres « pour enfants » de tradition populaire aux illustrations tapageuses, qui présentent des légendes et des contes horrifiques. Difficile de ne pas les voir sur les rayonnages des bibliothèques ou des librairies. Je suis persuadée qu’il y a là une matière magnifique pour écrire des romans pour adolescents, en la revisitant dans un esprit contemporain. Les jeunes adorent les histoires de sorciers, de vampires et de mondes parallèles… L’imaginaire cambodgien a beaucoup à donner ! Reste à attendre que s’imposent des romanciers qui auront la vision et la technique pour marier culture populaire et construction littéraire.

 

8 - La littérature pour la jeunesse n'aborde que peu le Cambodge, en tant qu'auteure, pensez-vous qu'il y a des difficultés pour l'expliquer?

Les auteurs ont tendance à écrire sur des sujets qu’ils connaissent, sur lesquels ils ont un regard légitime et particulier. À l’exception bien sûr, de ceux qui sont familiers avec le voyage. Je pense à Patrick Deville, auteur de Kampuchéa, dont j’admire le travail. Mais c’est une narration « savante » dont je ne pense pas qu’elle puisse intéresser un jeune enfant.

Mon histoire avec Sothik est singulière, ce qui explique notre livre.

Mais l’idéal serait de pouvoir traduire des romans cambodgiens. Ou d’avoir des livres écrits par des gens qui connaissent intimement le pays (après tout, qu’importe la nationalité).

Pour ce qui est la fiction, elle est en tout cas très périlleuse sur la période 1975-1979. Ce qui s’est passé est encore trop récent pour ne pas faire peser un tabou sur la fiction. S’autoriser à inventer est encore une injure faite à la réalité. Il nous reste la voie du témoignage.

Les adolescents cambodgiens que j’ai rencontrés, et qui étaient - c’est vrai - des élèves consciencieux, me semblent par ailleurs tellement pris dans le devoir de réussir, la reconnaissance envers leurs parents, des obligations scolaires écrasantes, qu’on se demande où ils trouveront la liberté nécessaire pour prendre le champ d’écrire. Mais il est impossible que ne se manifestent pas des gens qui auront envie de donner leur regard, de réinventer leur histoire, et se donneront les moyens d’écrire, et d’être lus.

Enfin, je voudrais dire un mot sur les bibliothèques implantées par Sipar dans toutes les prisons. Voir les lecteurs ou les lectrices feuilleter des magazines, lire des livres, aux tables des bibliothèques, est une image extraordinaire. Des bibliothèques commencent à être installées dans un certain nombre d’entreprises. On se dit que, s’il est prioritaire de s’adresser aux enfants, il est aussi très important de proposer la lecture aux adultes, de les accompagner et de les guider.

 

9 - Avez-vous d'autres projets ou souhaits d'écriture sur ce pays ou l'Asie en général ?

Tout dépend de la rencontre, avec une personne, avec son histoire, et de l’écho qu’elle trouve dans ma propre histoire. Mais, quitte à me répéter, j’ai plus envie de lire ce que d’autres auront écrit, que d’écrire, moi.

 

10 - Pouvez-vous nous parler de vos projets ?

Difficile pour le moment. Ah si, un petit livre qui paraîtra à l’école des loisirs au printemps prochain, et dont l’héroïne est une petite fille qui n’arrive pas à lire (ni à nager). Une fiction cette fois, bien implantée dans une réalité que je connais d’expérience.

Merci à Marie Desplechin pour cet échange.

On ne présente plus l'auteure mais... pour ceux qui ne la connaissent pas encore :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marie_Desplechin

 

L'auteure présentera son livre au salon du livre asiatique